Réquisitoire et verdict.

 

 

Réquisitoire et verdict.

 

  

     Rapport  fait le 27 prairial an 8 , par le commissaire-ordonnateur Sartelon , à la commission

chargée de juger l’assassin du général en chef Kleber , et ses complices.

 

    Citoyens,

     Le deuil général et la douleur profonde dont nous sommes environnés nous annoncent assez la grandeur de la perte que l’armée vient d’éprouver. Au milieu de ses triomphes et de sa gloire , notre général nous est tout-à-coup enlevé par le fer d’un assassin dont la trahison et le fanatisme ont stipendié la main parricide et mercenaire. Chargé de provoquer contre cet homme exécrable et ses complices la vengeance des lois , qu’il me soir permis d’unir un moment mes pleurs et mes regrets à ceux dont sa victime est parmi nous le triste , mais honorable objet : mon cœur sent vivement le besoin de lui rendre ce tribut justement mérité; ma tâche m’en semblera plus facile ; et j’entrerai avec moins de dégoût dans les détails dont  cet affreux événement se compose.

     Vous venez d’entendre la lecture de l’information , de l’interrogatoire des prévenus, et des autres pièces de la procédure. 

    Jamais crime ne fut mieux prouvé que celui dont vous allez juger les perfides auteurs ; les déclarations des témoins , l’aveu de l’assassin , et de ses complices ; tout en un mot, se réunit pour jeter une clarté horrible sur cet infame assassinat.

     Je vais parcourir rapidement les faits , et retenir , s’il est possible, l’indignation qu’ils inspirent. Que l’Europe , que le monde entier apprenne que le ministre suprême de l’empire ottoman, que ses généraux , que son armée, ont eu la lâcheté d’envoyer un assassin au brave et malheureux Kleber qu’ils n’avoient pu vaincre , et qu’ils ont ajouté à la honte de leur défaite celle du crime atroce dont ils se sont souillés aux yeux de l’univers.

    Vous vous rappelez tous cet essaim d’osmanlis accourus, il y a trois mois , à la voix du vizir , de Constantinople et du fond de l’Asie , pour s’emparer de l’ Egypte , qu ils prérendoient nous forcer de quitter en vertu d’un traité dont leurs alliés empêchoient eux – mêmes, l’exécution.

    A peine les restes de cette horde barbare , vaincue dans les plaines de Matariéh et d’Héliopolis, ont repassé honteusement : le désert , que les cris de rage et de désespoir se font entendre de toutes parts dans leurs rangs.

    Le vizir inonde l’Égypte et la Syrie de proclamations provoquant au meurtre contre les Français qui l’ont vaincu. 

    C’est sur-tout contre leur général qu’il cherche à assouvir sa vengeance. 

   C’est au moment où les habitans d’Égypte, égarés par ses manœuvres, éprouvent la clémence et la générosité de leur vainqueur ; c’est au moment où les prisonniers de son armée sont accueillis , et ses blessés reçus dans nos hôpitaux , qu’il met tout en usage ponr consommer l’affreux attentat qu’il médite depuis Long-temps.

    Il se sert pour l’exécuter d’un agha disgracié ; il attache au crime qu’il lui propose le retour de sa faveur , et a conservation de sa tête déja proscrite.

    Ahhmed agha , emprisonné à Ghazah depuis la prise d’êl-A’rych , se rend à Jérusalem après la déroute du vizir , dans les premiers jours de germinal dernier ; il a pour prison la maison du moutsellem , et il s’occupe dans cet asyle du projet atroce dont il a eu la barbarie de se charger.

     Une fatalité inconcevable semble avoir tour préparé pour l’exécution de la vengeance du vizir.

     Soleyman d’Alep , jeune homme de vingt-quatre ans , déja sans doute souillé par le crime , se présente chez l’agha le jour même de son arrivée à Jérusalem , et réclame sa protection pour soustraire son père marchand d’Alep , aux avanies périodiques d’Ibrâhim,  pâchâ de cette ville.

     Il y revient le lendemain. Des informations ont été prises sur le caractère de ce jeune fanatique : il est reconnu qu’il se prépare à être reçu lecteur du koran dans une mosquée ; qu’il est à Jérusalem pour un pèlerinage; qu’il en a déjà fait deux autres à la  Mekke et à Médine , et que le délire religieux est porté au plus haut degré dans sa tête troublée par de fausses idées sur la perfection de l’islamisme , dont il croit que ce qu’il appelle les combats sacrés , et la mort des infidèles, sont le gage le plus précieux et le plus assuré.

     Dès, ce moment Ahhmed agha n’hésite plus à lui parler de la mission qu’il desire lui confier , il lui promet sa protection et des récompenses; il l’adresse à Yassyn agha , qui commande à Ghazah un détachement de l’armée du vizir, et l’envoie quelques jours après pour recevoir de lui les instructions et l’argent qui lui sont nécessaires.

     Soleyman , déja plein de son crime , se met aussitôt en route ;  il demeure vingt jours au village de Khalil , dans la Palestine ; il y attend une karavanne pour passer le désert ; et , rempli d’impatience, il arrive à Ghazah dans les premiers jours de floréal dernier.

     Yassyn agha le loge dans une mosquée pour entretenir son fanatisme ; il le voit souvent en secret, soit de jour , soit de nuit , pendant les dix jours qu’il passe dans cette ville ; il lui donne des instructions , et quarante piastres turkes, et le fait enfin partir sur un dromadaire avec une karavane qui le conduit en six jours en Egypte.

     Muni d’un poignard , il arrive vers le milieu du mois de floréal au Kaire, où il a déja passé trois ans ; il se loge , suivant ses instructions , à la grande mosquée, et se prépare au crime pour lequel il y est envoyé, par des invocations à l’Etre Suprême , et des prières écrites qu’il place sur les murs de la mosquée.

      Il y est reçu par quatre lecteurs du koran , nés comme lui dans la Syrie;  il leur fait part de sa mission , les en entretient à chaque instant , et n’en est détourné que par la difficulté de l’entreprise et le danger qu’ils trouvent à l’exécuter.

      Mohhammed él-Ghazzy , Seyd Ahhmed èl-Oualy , A’bd-Allah él-Ghazzy, , et A’bd-êt-Qadyr él-Ghazzy , reçoivent la confidence de ce projet sans rien faire pour empêcher de le consommer , et s’en rendent complices par leur silence constant et soutenu.

     L’assassin attend au Kaire sa victime pendant trente-un jours; il se détermine enfin à partir pour Gizeh, et confie, le jour de son départ , l’objet de son voyage à Mohhamed él – Ghazzy , l’un des prévenus.

     Il semble que tout concoure à favoriser son crime : le général part de Gizeh le lendemain de son arrivée pour se rendre au Kaire ; Soleyman le suit pendant toute la route ; on est obligé plusieurs fois de l’éloigner; mais il poursuit toujours sa victime , et parvient enfin , le 25 de ce mois , à se cacher dans le jardin du général : il l’aborde pour lui baiser la main; son air de misère intéresse , il n’ est point repoussé, et il profite de ce moment d’abandon pour lui porter quatre coups de poignard. En vain le citoyen Protain , architecte et membre de l’Institut,  se dévoue généreusement pour lui sauver la vie ; son courage est inutile , et il reçoit lui-même six blessures qui le mettent hors de combat.

     C’est ainsi qu’est tombé sans défense sous les coups d’un assassin celui qui , dans une carrière militaire remplie de gloire et de dangers , fut respecté par les hasards de la guerre , qui le premier passa le Rhin à la tète des armées républicaines , et conquit glorieusement une seconde fois l’Egypte envahie par une nuée d’osmanlis.

    Que pourrai-je ajouter à la douleur profonde dont il est l’objet ?  les larmes des soldats dont il fut le père , les regrets des généraux qui furent les compagnons de ses travaux et de sa gloire , le deuil et la consternation de l’armée sont le seul éloge digne de lui.

    L’assassin Soleyman n’a pu  éviter les recherches des troupes indignées;  le sang dont il étoit couvert , son poignard , son air égaré et farouche , ont découvert son crime ;  il l’avoue , et nomme ses complices; il semble s’applaudir du meurtre infame qu’il vient de commettre.  Dans les interrogatoires qu’il subit , et à la vue des supplices qui l’attendent , il conserve un calme inaltérable , qui devroit être le fruit de l’innocence , mais qui trop souvent aussi est  le partage du  fanatisme.

    Les complices avouent également la confidence qui leur a été faite du projet de l’assassinat qu’ils ont laissé consommer par leur silence.

    En vain ils prétendent qu’ils n’ont jamais cru Soleyman capable de ce crime ; en vain ils assurent qu’ils l’auroient révélé s’ils avoient pu penser qu’il eût eu réellement l’intention de le commettre : les faits parlent contre eux ; ils ont reçu l’assassin , ils l’ont accueilli , ils ne l’ont détourné de son projet qu’à raison du danger personnel qu’il couroit : ils sont donc ses complices , et rien ne peut les excuser.

    Je ne parle point de Mustapha effendy ; il n’existe contre ce vieillard aucune preuve qui puisse le faire regarder comme complice.

    Le genre de supplice à prononcer contre les prévenus est laissé entièrement à votre choix par l’arrêté qui vous charge de leur jugement définitif , je crois devoir vous engager à n’en adopter aucun qui ne soit en usage dans le pays ; mais la grandeur de l’attentat. exige qu’il soit terrible celui de l’empalement  me paroît convenable ; que la main de cet homme infame soit brûllée avant tout ;  qu’il expire ensuite sur son pal , et que son corps y reste exposé  jusqu’à ce qu’ il soit dévoré par les oiseaux de proie.

    Quant aux complices , quoique  leur délit soit grand , il semble que leur supplice doit être moins sévère  que celui de l’assassin ; la simple peine de mort ; telle qu’elle est adoptée en Egypte doit suffire, et je crois devoir vous la proposer.

    Que le vizir , que les féroces osmanlis qu’il commande, apprènnent en frémissant le châtiment du monstre qui osa se charger de leur vengeance atroce. Leur crime prive, il est vrai , l’armée d’un chef qui sera toujours l’objet de nos regrets et de nos larmes : mais qu’ils n’espèrent point abattre nos courages ; le successeur du général que nous avons perdu , déjà connu par ses  talents , par sa bravoure , et par les qualités brillantes qui l’ont distingué dans sa carrière politique et militaire , saura nous conduire aussi à la victoire ; et les lâches qui ne rougirent pas de se venger de leur défaite par un assassinat dont l’histoire  n’offrit jamais d’exemple ne retireront de cet acte de barbarie d’autre fruit que de s’être déshonorés inutilement, àux yeux de l’univers.

    C’est sur les considérations développées dans ce rapport que  je motive  mes conclusions,  qui rendent;

      1°.  A  ce que le nommé. Soleyman – d’Alep soit déclaré convaincu d’avoir assassiné le général en chef  de l’armée , Kleber ; qu ‘il soit condamné  à  avoir la  main droite brûlée , à  être empalé , et à expirer ensuite sur son pal , où il restera jusqu’à ce que son cadavre soit dévoré par les oiseaux de proie ;

     2°. A ce que les trois cheykhs  Mohhammed, A’bd-Allah, et Ahhmed él-Ghazzy, soient déclarés complices dudit assassinat, et comme tels condamnés  à avoir la tête tranchée ; 

      3°.   A ce que le cheykh  A’bd êl-Qadyr , contumace, soit aussi condamné à la même peine ;

      4°.  A ce que l’exécution ait lieu au retour du cotège funéraire , en présence de l’armée et des gens du pays rassemblés à cet effet ;

     5°.  A ce que Mustapha effendy soit déclaré non convaincu de complicité , et mis en liberté ;

     6°. Enfin à ce que le jugement et les pièces du procès soient imprimés et affichés au nombre de cinq cents exemplaires , et traduits en langue turke et arabe , pour être placardés , dans les différentes provinces de l’Egypte, aux lieux accoutumés et désignés à cet effet.

                    Au Kaire, le  27  prairial, an 8 de la République française.

Signé SARTELON.

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    Jugement rendu par la  commission militaire, établie par ordre du général Menou , contre l’assassin ‘du général en chef Kleber, et ses complices.

( Salle ouverte ,  et scéance publique. )

 

    Au nom du peuple Français, 

     L ‘an 8 de la République française et le 17 prairial . dans la maison occupée  par le général de division Régniér se sont-assemblés, en vertu de l’arrêté du général Menou ,  commandant l’armée d’Orient par interim , du jour d’ hier ,  le général de division Régnier ;  le général de brigade Robin  ;  l’ordonnateur de la marine Le R0y ;  l’ adjudant général Martinet ;  l’ adjudant général Morand ; le chef’ de brigade d’infanterie  Goguet  ;  le chef de brigade d’artilleri Faure  ;   le chef de brigade du génie Bertrand ; et  le commissaire des guerres Régnier  ;  le commissaire-ordonnateur Sartelon faisant  fonction de rapporteur ; commissaire des guerres  Le Pere  faisant  fonction de commissaire du pouvoir exécutif  ;  écrivant le commissaire des guerres Pinet ,greffier de ladite commission, pour procéder au : 

      Jugement définitif de l’assassinat commis , dans la journée du 25 de ce mois , sur la personne du général en chef Kleber. 

      La commission assemblée , le général de division Régnier, président , a. fait déposer devant lui sur le bureau un exemplaire dudit arrété du général Menou , dont lecture a été faite ; le  rapporteur : a ensuite fait lecture du procès  verbal d’information , et c’elle des.pièccs à charge et à décharge envers les prévenus Soleyman êl-Hhaleby , Seyd A’bd él-Qadyr él-Ghazzy , Mohhammed él-Ghazzy A’bd él-Ghazzy , Ahhmed él- Oualy , et Mustapha effendy. 

     La lecture finie , le président à ordonné que les ‘prévenus seront amenés devant la commission , libres et sans fers , accompagnés de leurs défenseurs; les portes de la salle ouvertes , et la séance publique . 

     Le président ainsi que les membres de la commission ont fait différentes questions aux prévenus , par  l’ entremise du citoyen Bracewich , interprète , auxquelles  ils ont répondu en persistant dans l’aveu de leur crime consigné dans leurs précédens interrogatoires. 

      Le président leur a demandé  s’ils’ n’ont rien à ajouter pour  leur défense : leur défenseur nonmé d’office a pris la parole ; et n’ayant plus rien à dire , le président a ordonné que les accusés seront reconduits dans leur prison par leur escorte. 

      Le président a demandé aux membres de la commission s »ils n’avoient pas d’observations à faire ; sur leur réponse négative , il a ordonné que tout le monde se retirât pour opiner à huis clos. Il a posé la première question ainsi qu’il suit : Soleyman  él-Hhaleby , âgé de 24 ans , domicilié à Alep , accusé d’avoir assassiné le général en chef Kléber , et le citoyen Protain , architecte dans le jardin du quartier-général , le 25 du courant, est-il coupable.? 

       Les voix ont été recueillies en commençant par le grade inférieur ; la commission a déclaré à l’unanimité que ledit Soleyman èl-Hhaleby est coupable . 

       Sur la seconde question ;  Seyd A’ bd èl Qadyr  èl-Ghazzy , lecteur du qoran à la grande mosquée dite êl- Azhar , natif de Ghazali , domicilié au Kaire , accusé de complicité d’avoir été le dépositaire du projet d’assassiner le général en chef , de ne l’avoir pas révélé, et d’avoir fui ; est-il coupable ? ;

       La commission a déclaré à l’unanimité qu’il est coupable . 

       Il a ainsi posé la troisième question : « Mohhammed él-Ghazzy , âgé de 25 ans , lecteur de la grande mosquée , natif de Ghazah, accusé d’avoir été le dépositaire du secret d’assassiner le général en chef, d’en avoir été instruit dans le moment où l’assassin se mettoit en route pour l’exécuter , et de ne l’avoir pas révélé , est-il coupable ? ; 

       La commission a déclaré à l’unanimité qu’il est coupable. 

       La quatrième question a été ainsi posée  :  A’bd Allah él-Ghazzy , âgé de 3o ans , natif de Ghazah , lecteur à la grande mosquée , accusé d’avoir reçu la confidence du projet d’assassiner le général en chef , et de ne l’avoir pas révélé , est-il coupable ? ; 

       La commission a déclaré à l’unanimité qu’il est coupable. 

      La cinquième question a été ainsi posée : Ahhmed él-Oualy, natif de Ghazah , lecteur du qoran à la grande mosquée , accusé d’avoir eu connoissance du projet d’assassiner le général en chef , et de ne l’avoir pas révélé , est-il  coupable ? ;

      La commission a déclarée à l’unanimité qu’il est coupable.

      La sixième question a été ainsi posée : « Mustapha effendy, âgé de 81 ans , natif de Brouze , prévenu de complicité , est-il coupable ? ;

      La commission a déclaré à l’unanimité qu’ils n’est pas coupable , et a ordonné. sa mise en liberté.

      Le commissaire du pouvoir exécutif a requis l’application de la peine aux accusés ci-dessus déclarés coupables.

      La commission est allée aux voix sur le genre de supplice à infliger aux coupables ; elle a fait lecture de l’article V de l’arrêté du général Menou , du jour d’hier , conçu en ces termes :  » La commission décernera le genre de supplice qu’elle jugera convenable pour punir l’assassin qui a commis le crime , ainsi que ses complices «    . Elle a décidé , à l’unanimité , de choisir un genre de supplice en usage dans le pays pour les plus grands crimes, et proportionné à la grandeur de l’attentat ; et a condamné Soleyman él-Hhaleby à avoir le poignet droit brûlé , être ensuite empalé , et rester sur le pal jusqu’à ce que son cadavre soit mangé par les oiseaux de proie .  Cette exécution aura lieu sur la butte du fort de l’Institut , aussitôt après l’enterrement du général en chef Kleber , en présence de l’armée et des habitants réunis pour ledit enterrement . Elle a prononcé la peine de mort contre Seyd A’bd-èl Qadir èl-Ghazzy , contumace ; ses biens seront confisqués et acquis à la république française ;  son jugement sera affiché au poteau destiné à recevoir sa tête . Elle a condamné Mohammed èl-Ghazzy , A4db-Allah èl-Ghazzy , et Ahhmed èl-Oualy à avoir la tête tranchée , et exposée sur le lieu de l’exécution ; leurcorps sera brûlé sur un bucher dressé dans ledit lieu à cet effet . Lesdits condamnés seront exécutés dans l’ordre suivant ; savoir A’ bd-Allah èl-Ghazzy , Ahhmed èl-Oualy , Mohhammed èl-Ghazzy , et Soleyman èl-Hhaleby le dernier . Le présent jugement et les conclusions du rappoteur seront imprimés en langues turke , arabe et française , et seront affichés au nombre de 500 exemplaires .

     Le rapporteur demeure chargé de faire ses diligences pour que le présent jugement soit mis à exécution .

      Fait au Kaire , les jour , mois et an que dessus ;  et ont les membres de la commission signé avec  le greffier.

    Signé à l’original , le commissaire des guerres de première classe Régnier ; le chef de brigade d’arrillerie Faure ; le chef de brigade du génie Bertrand ; le chef de la vingt-deuxième demi-brigade d’infanterie lé- gère Goguet ; l’adjudant-général Morand  ; l’adjudant-général Martinet,; l’ordonnateurn de la marine Leroy ; le général de brigade Robin ; le général de division Régnier ; et Pinet , greffier.

              Pour copie conforme.   PINET.

(Sources: Pièces diverses et correspondances, relatives aux opérations de l’armée d’Orient en Egypte.)

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Publié dans : Desaix. le procès de Soleyman êl Halaby | le 21 septembre, 2007 |Commentaires fermés

Le terrible supplice de Soleyman.

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Le terrible supplice de Soleyman.

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Son exécution est décrite en ces termes par Claude Desprez,témoin des faits:

L’homme fut condamné, par le conseil de guerre français, à avoir les poings brûlés puis à être empalé vif. Le bourreau Barthèlemy coucha sur le ventre Soliman, tira un couteau de sa poche, lui fit au fondement une large incision, en approcha le bout de son pal et l’enfonça à coups de maillet. Puis il lia les bras et les jambes du patient, l’éleva en l’air et fixa le pal dans un trou préparé. Soliman vécut encore durant quatre heures, et il eut vécu plus si, durant l’absence de Barthèlemy un soldat ne lui eut donné à boire, à l’instant même il expira.

martyre

 Les trois hommes de religion ont été décapités, tandis que Soleyman,  devait avoir le bras droit   » fautif «   brûlé jusqu’au coude, après quoi , il devait être empalé. (Les missionnaires de la Révolution, qui en France avait introduit la guillotine prétendument humanitaire, avaient  fait valoir que seuls les châtiments traditionnels allait enseigner la leçon nécessaire.)

 Le bourreau Barthélémy Serra (un grec de Chio, ancien artilleur d’Al-Alhi Bey,  tristement célèbre depuis l’arrivée des Français pour sa cruauté qui avec sa bande de sauvages parcourait les campagnes et décapitait à tout va au nom du nouveau pouvoir en place) a donc versé du  goudron brûlant sur l’avant-bras du jeune homme. Avec une présence extraordinaire Soleyman a montré une détermination et un courage à la peine .  Ensuite au cours de son empalement , il a crié qu’il avait soif . Un officier français, incapable de supporter la vue, s’élança avec un verre d’eau, à la  première gorgée,  Soleyman a expiré . Son supplice venait de s’achever , mais avant d’en arriver à cette délivrance , il lui aura fallu plusieurs heures de souffrances .·

crane halaby

Le crâne et l’arme de Soleyman el-Halabi sont exposés au Musée de l’Homme à Paris, sous le titre, « criminel ».·

Sources Desmond Stuart dans son Grand Caire: Mère du Monde .·

 

Le courage et le sang froid avec lequel Soleyman se laissa brûler la main droite et empaler étonnent l’homme sensible, et prouvent combien la ferme volonté de l’individu influe sur les sensations physiques. Il vécut environ quatre heures, au milieu des plus cruelles souffrances, sans faire entendre une seule plainte. La brûlure de la main s’était portée jusqu’aux os ; et le pal, après avoir dilacéré les viscères du bas-ventre, les nerfs et les vaisseaux, avait fracturé l’os sacrum, deux vertèbres lombaires, et s’était implanté dans le canal vertébral. Je me suis convaincu de ces faits par l’inspection que je fis, quelques temps après, de son cadavre, quoique déjà desséché : j’en ai déposé le squelette au muséum d’histoire naturelle.

 Sources  Larrey :Mémoires

 

 

Le terrible supplice de Soleyman. dans Desaix. le procès de Soleyman êl Halaby dans Desaix. le procès de Soleyman êl Halaby

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Obseques du général Kleber.

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Obsèques du  général Kléber.

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Obseques du général Kleber. dans SOLEYMAN EL-HHALEBY. Kleber-gloire-nationale

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Le canon tiroit de demi-heure en demi-heure depuis l’instant où le général en chef Kléber avoit cessé de vivre. Le 28 prairial au matin , des salves d’artillerie de la citadelle , répétées  par tous les forts , annoncèrent que l’armée alloit lui rendre les honneurs funèbres.

        Le convoi partit du quairier général Ezbékyéh au bruit d’une salve de cinq pièces de canon , et d’une décharge générale de mousquererie , pour traverser la ville dans l’ordre suivant , et aller déposer  les restes du général dans le camp retranché , désigné sous le nom d’ Ibrâhim-bey .

        Un détachement de cavalerie formant l’avant garde ;

        Cinq pièces d’artillerie de campagne ;

        La vingt-deuxième demi-brigade d’infanterie légère ;

        Le premier régiment de cavalerie de l’armée ;

        Les guides à pieds ;

       Les différentes musiques de la garnison exécutant tour à tour des morceaux analogues à cette triste cérémonie .

       Le corps du général Kléber ; renfermé dans un cercueil de plomb , était porté sur un char funéraire d’une belle forme , recouvert d’un tapis de velours noir , parsemé de larmes d’argent , entouré de trophées d’armes , surmonté du casque et de l’épée du général , et traîné lentement par six chevaux drapés eu noir et panachés en blanc.

      Le général en chef Menou , précédé des guidons du corps des guides , ornés de crêpes , marchoit immédiatement après le char , qui étoit environné des généraux et de l’étal-major général , et précédé des aides-de-camp du général Kleber.

      Venoient ensuite le général commandant de la place , et son état-major ;

Le corps du génie ;

Les membres de l’Institut ;

Les commissaires des guerres ;

Les officiers de santé ;

Les administrations ;

Le corps des guides à cheval ;

Hussein kyachef, commissaire de Mouràd-bey accompagné de ses mamloùks ;

Les aghas , le qâdy , les cheykhs , et u’lemas ;

Les évêques , prêtres , et moines grecs ;

Les cophtes et catholiques ;

Les différentes corporations de la ville ;

La neuvième demi-brigade ;

La treizième demi-brigade ;

La marine ;

Les sapeurs ;

Les aérostiers ;

Les dromadaires ;

L’ artillerie à pied ;

Le bâtaillon grec ;

Les milices cophtes ;

Les corps de  cavalerie ;

Les mamloùks et Syriens à cheval ;

Un détachement de cavalerie française fermoir la marche .

Le convoi arriva à onze heures sur  l’esplanade du fort de l’Institut : les troupes s’y développèrent en exécutant plusieurs manoeuvres qui furent suivies d’une décharge de cinq pièces de canon , et de toute la mousqueterie.

Le char , suivi , environné et précédé comme ci-dessus , s’avança vers le camp retranché.

      On avoit ouvert une brèche sur la face du bastion nord de la couronne d’lbrâhim-bey , pour pénétrer plus directement dans la gorge du bastion , au centre de laquelle on avoit élevé un tertre dont le sommer, planté de cyprès , étoit entouré de draperies funéraires.

     Ce fut au milieu de cette enceinte que l’on déposa le corps du général sur un socle entouré de candélabres de forme antique.

      L’ état-major général mit pied à terre pour saluer les restes du général. Des militaires de toutes les armes et de tous les grades, s’avancèrent spontanément en foule, et jetèrent sur le tombeau des couronnes de cyprès et de lauriers , accompagnant ce dernier hommage des accens vrais et flatteurs de leurs regrets.

     Alors le citoyen Fourier , commissaire français près du dyvân , chargé par le général en chef d’exprimer dans ce jour la douleur commune , alla se placer , environné de l’état-major général et des grands officiers civils et militaires du Kaire , sur un bastion qui dominoit l’armée rangée en bataille , et , d’une voix émue par la sensibilité il prononça le discours suivant :

       F RANÇAIS ,

     Au milieu de ces apprêts funéraires témoignages fugitifs mais sincères de la douleur publique , je viens rappeler un nom qui vous est cher , et que l’histoire a déja placé dans ses fastes. Trois jours ne se sont point encore écoulés depuis que vous avez perdu Kleber , général en chef de l’armée française en Orient. Cet homme que la mort a tant de fois respecté dans les combats, dont les faits militaires ont retenti sur les rives du Rhin;  du Jourdain et du Nil vient de périr sans défense sous les coups d’un assassin.

       Lorsque vous jetterez désormais les yeux sur cette place dont les flammes ont presque entiérement dévoré l’enceinte , et qu’au milieu de ces décombres qui attesteront long-temps les ravages d’une guerre terrible et nécessaire , vous apercevrez cette maison isolée où cent Français ont soutenu pendant deux jours entiers , tous les efforts d’une capitale révoltée , ceux des mamloùks’ et des ottomans ; vos regards s’arrêteront malgré vous sur le lieu fatal où le poignard a tranché les jours du vainqueur de Maestrick et d’Héliopolis ; vous direz : C’est là qu’a succombé notre chef et  notre ami ; sa voix tout-à-coup anéantie , n’a pu nous appeler à son secours. Oh ! combien de bras en effet se seroient levés pour sa défense , combien de vous eussent aspiré à l’honneur de se jeter entre lui et son assassin ! Je vous prends à témoin intrépide cavalerie qui accourûtes pour le sauver sur les hauteurs de Coraïm , et dissipâtes en un instant la multitude d’ennemis qui l’avoient enveloppé : cette vie qu’il devoit à votre courage , il vient de la perdre par une confiance excessive qui le portoit à éloigner ses gardes et à déposer ses armes.

       Après qu’il eut expulsé de l’Egypte les troupes de Yousef pâchâ , grand-vizir de la Porte, il vit fuir ou tomber à ses pieds les séditieux , les traîtres ou les ingrats. C’est alors que , détestant les cruautés qui signalent les victoires de l’Orient , il jura d’honorer par la clémence le nom francais qu’il venait d’illustrer par les armes ; il observa religieusement cette promesse, et ne connut point de coupables. Aucun d’eux n’a péri :  le vainqueur seul expire art milieu de ses trophées. Ni la fidélité de ses gardes , ni cette contenance noble et martiale , ni le zele sincère de tant de soldats qui le chérissaient , n’ont pu le garantir de cette mort déplorable. Voilà donc le terme d’une si belle et si honorable carrière ! c’est là qu’aboutissent tant de travaux , de dangers, et de services éclatans !

       Un homme agité par la sombre fureur du fanatisme est désigné dans la Syrie par les chefs de l’armée vaincue pour commettre l’assassinat du général français ; il traverse rapidement le désert , il suit sa victime pendant un mois ; l’occasion fatale se présente , et le crime est consommé !

      Négociateurs sans foi , généraux sans courage , ce crime vous appartient ; il sera aussi connu que votre défaire. Les Français vous ont livré leurs places sur la foi des traités  ; vous touchiez aux portes de la capitale lorsque les Anglais ont refusé d’ouvrir la mer. Alors vous avez exigé des Français qu’ils exécutassent un traité que vos alliés avoient rompu ; vous leur avez offert le désert pour asyle.

      L’honneur , le péril , l’indignation ont enflammé tous les courages ; en trois jours vos armées ont été dissipées et détruites ; vous avez perdu trois camps et plus de soixante pièces de canon ; vous avez été forcés d’abandonner toutes les villes et les forts depuis Damiette jusqu’au Saïd : la seule modération du général français a prolongé le siège du Kaire , ville malheureuse où vous avez laissé répandre le sang des hommes désarmés . Vous avez vu se disperser ou expirer dans les déserts cette multitude de soldats rassemblés du fond de l’Asie ; alors vous avez confié votre vengeance à un assassin !

    Mais quels secours , citoyens, nos ennemis attendent-ils de ce forfait ? en frappant ce général victorieux , ont-ils cru dissiper les soldats qui lui obéissoient ? et si une main abjecte suffit pour faire verser tant de pleurs , pourra – t – elle empêcher que l’armée francaise ne soit commandée par un chef digne d’elle ? non , sans doute ; et s’il faut dans ces circonstances plus que des vertus ordinaires , si , pour recevoir le fardeau de cette mémorableentreprise , il faux un esprit relevé qu’aucun préjugé ne peut atteindre , un dévouement sans réserve à la gloire de sà nation , citoyens , vous trouverez ces qualités réunies dans son successeur. Il possèdent l’estime de  Bonaparte et de Kleber ; il leur succède aujourd’hui. Ainsi il n’y aura aucune interruption ni dans les honorables espérances des Français, ni dans le déspoir de leurs ennemis.

       Armée , qui réunissez les noms de l’Italie, du Rhin et de l’Egypre , le sort vous a placée dans des circonstances extraordinaires ; il vous donne en spectacle au monde entier , et , ce qui est plus encore , la patrie admire votre sublime courage ; elle consacrera vos triomphes par sa reconnoissance . N’oubliez point que vous êtes ici même sous les yeux de ce grand homme que la fortune de la France a choisi pour fixer la dcstitiée de l’État ébranlé par les malheurs publics : son génie n’est point borné par les mers qui nous séparent de notre patrie ; il subsiste encore au milieu de vous ; il vous aime , il vous excite à la valeur , à la confiance dans vos chefs  sans laquelle la valeur est inutile, à toutes les vertus guerrières dont il vous a laissé tant et de si glorieux exemples. Puissent les douceurs d’un gouvernement prospert couronner les elforts des Français ! c’est alors , guerriers estimables que vous jouirez des honneurs dus aux vrais citoyens ; vous vous entretiendrez de cette contrée lointaine que vous avez deux fois conquise , et des armées innombrables que vous avez détruites , soit que la prévoyante audace de Bonaparte aille les chercher. jusque dans la Syrie , soit que l’ invincible courage de Kleber les dissipe dans le cœur même de l’Égypte . Que de glorieux et touchans souvenirs vous aurez à reporter dans le sein de vos familles ! Puissent-elles jouir d’un bonheur qui adoucisse l’amertume de vos regrets ! Vous mêlerez souvent à vos récits le nom chéri de Kleber ; vous ne le prononcerez jamais sans être attendris, et vous direz : Il était l’ami et le compagnon des soldats , il ménageait leur sang , il diminuait leurs souffrances.

         Il est vrai qu’il s’entretenoit chaque jour des peines de l’armée , et ne songeoit qu’aux moyens de les faire cesser. Combien n’a-t-il pas été tourmenté par les retards alors inévitables  de la solde militaire , des contributions extraordinaires , objet des seuls ordres sévères qu’il ait jamais donnés , il s’est appliqué à régler les finances , et vous connoissiez les succès de ses soins.  Il en a confié la gestion à des mains pures et désignées par l’estime publique. Il méditait une organisation générale qui embrassât toutes les patries du gouvernement. La mort l’a interrompu brusquement au milieu de cet utile projet. Il laisse une mémoire chère à tous les gens de bien : personne ne desiroit plus et ne méritoit mieux d’être aimé . Il s’attachoit de plus en plus à ses anciens amis , parce qu’ils lui offroient des qualités semblables aux siennes. Leur juste douleur trouvera du moins quelque consolation dans l’estime de l’armée et  l’unanimité de nos regrets.

Réunissez donc tous vos hommages , car vous ne coimposez qu’une seule famille , guerriers que votre pays a appelés à sa défense ; vous tous, Français, qu’un sort commun rassemble sur cette terre étrangère, vos hommages s’adressent aussi , dans cette journée , aux braves qui , dans les champs de la Syrie , d’Aboùqyr , et d’Héliopolis, ont tourné vers la France leurs derniers regards et leurs dernières pensées.

Soyez honoré dans ces obsèques , vous qu’une amitié particulière unissoit à Kleber , ô Caffarelli , modèle de désintéressement et de vertus , si compatissant pour les autres , si stoïque pour vous-même.

Et vous, Kleber , objet illustre , et dirai-je infortuné, de cette cérémonie qui i n’est est suivie d’aucune autre , reposez  en paix , ombre magnanime et chérie , au milieu des monuments de la gloire et des arts ! Habitez une terre depuis si longtemps célèbre ; que votre nom s’unisse à ceux de Germanicus , de Titus, de Pompée, et de tant de grands capitaines et de sages , qui ont laissé , ainsi que vous , dans cette contrée d’immortels souvenirs.

Un recueillement religieux succéda un instant aux émotions vives et profondes qu’avoit produites l’orateur.

Les troupes défilèrent ensuiie, par peloton , s’arrêtèrent devant le sarcophage , firent une troisième décharge de mousqueterie , pendant que l’artillerie de campagne  celle de la citadelle , des forts , et du camp retranché  tiroient également ; et , en sortant par la porte de la demi-lune , elle se rendirent sur l’esplanade pour y reprendre l’ordre de marche et rentrer dans la ville.

Les plans , les décorations , l’exécution de ces funérailles , aussi pompeuses que lugubres , avoienr été con- fiés à une commission composée des citoyens  Lepère , directeur et ingénieur en chef des ponts et chaussées , Conté , chef de  brigade des aérostiers ,  directeur des ateliers mécaniques et directeur du parc du génie.

 Sa dépouille  est rapariée en 1818 à Strasbourg , après une dizaine d’années passées dans le chateau d’If . En 1840 une statue en son honneur est dréssée sur la place centrale, déboulonnée par les nazis en 1940 et restaurée en 1945.

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(Sources: Pièces diverses et correspondances, relatives aux opérations de l’armée d’Orient en Egypte.)

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Publié dans : Desaix. le procès de Soleyman êl Halaby | le 21 septembre, 2007 |Commentaires fermés

Rapport du Général Doumerc à Napoléon sur la Bataille de Bolchoï-Stakhov.

 

       1er Corps de Cavalerie.
       3e Division de Cuirassiers.

 

Sire,

Depuis trente ans que je sers, aucun reproche dans ma conduite militaire ne m’a été fait. Votre Majesté Impériale me dit, hier, après la Revue (Napoléon était alors à Dresde) ce que devint ma Division après la bataille de la Beresyna. Ceci me prouve qu’on ne fit point un rapport exact à Votre Majesté sur ce qui arriva dans cette affaire et celles qui l’ont suivie. Permettez, Sire, que je le fasse connaître à Votre Majesté le plus succinctement possible.

Pour maintenir la position qu’occupait l’armée sur ce point, Son Ex. le Prince de la Moscwa me dit qu’il fallait faire une charge ; ma réponse fut que j’en saisirai l’à-propos. Je visitai le terrain qui était devant moi ; c’était un bois continuel qui présentait divers obstacles, entre autres une grande quantité de gros sapins coupés. Je portai ma Division sur le point le plus propice ; j’aperçus alors qu’une nouvelle attaque se préparait de la part de l’ennemi, ayant en tête un carré que j’estimais fort de 4 à 5 mille hommes.

Je n’hésitai pas un instant de tomber dessus, ayant eu l’attention de faire passer le 4e Régiment de Cuirassiers sur la gauche de la route pour charger les tirailleurs et fis marcher directement sur le carré le 7e Régiment, ayant en réserve le 14e. La valeur du 7e Régiment surmonta tous les obstacles et le carré fut défait et pris. Je poussai l’ennemi jusque hors du bois, où je rencontrai une douzaine d’Escadrons de Dragons Russes qui se disposaient à charger la tête de colonne du 7e Régiment qui, par le terrain qu’il venait de parcourir, était devenu très faible ; alors je me mis à la tête du 14e Régiment auquel je fis exécuter quatre charges successives sur la cavalerie ennemie, ce qui donna le temps au 7e Régiment de se rallier et empêchai, par ce mouvement que les prisonniers ne fussent délivrés. Je vins ensuite prendre ma position, étant suivi par une nuée de tirailleurs en arrivant près de notre infanterie. Le Général de Division Merle me dit qu’il était nécessaire de l’appuyer par ma Cavalerie ; je me disposai de mettre derrière chaque Régiment un Escadron pour la soutenir. La division resta dans cette position pendant quatre heures, c’est-à-dire sous le feu de la mousqueterie, faisant faire de temps à autre des charges sur les tirailleurs ennemis.

Sire, dans la matinée du 28 novembre, j’avais douze cents hommes dans les rangs ; par suite de la charge faite sur le carré et l’obligation de rester sous le feu de la mousqueterie. C’est-à-dire par suite des hommes et chevaux tués, des hommes et chevaux blessés ou sortis des rangs pour conduire les blessés, il ne restait que la valeur de cinq escadrons.

Je continuai à couvrir la retraite sous les ordres du Prince de la Moscwa. Arrivé à Pleszcenichouï j’étais suivi de très près par trois mille cosaques. Il se trouvait dans cette ville environ 36 à 40 mille hommes de la colonne de mon armée. L’ennemi me tourna sur ma droite ; je n’hésitai pas, malgré mon infériorité en nombre, de marcher sur lui et, par cinq à six charges successives faites par échelons, je parvins à sauver les 36 à 40 mille hommes qui étaient restés dans Pleszcenichouï. Cette affaire dont sans doute, il ne fut pas rendu compte à Votre Majesté, diminua beaucoup les cinq Escadrons qui m’étaient restés.

Je fis tous mes efforts pour rallier autant de monde que possible et j’eusse conservé encore quelques hommes en ligne et en ordre si j’eusse été secondé, mais le manque de force d’âme et de caractère fit qu’une grande quantité d’officiers, même d’officiers supérieurs suivirent le torrent et Messieurs les Colonels me déclarèrent à Smorgoni qu’ils n’avaient plus un seul homme à mettre en ligne. Ce fût de ce moment qu’il me fût impossible de rallier un seul peloton malgré tous mes efforts. Ce dont je rendis compte à son Ex. Monsieur le Maréchal Duc de Bellune.

Voilà, Sire, les causes pour firent que la division fut dissoute, ce qui peut être confirmé à Votre Majesté par son Excellence le Prince de la Moscwa. Je le répète, Sire, il a tenu à ma justification et à ma tranquillité de faire ce rapport à Votre Majesté. J’ose espérer qu’il détruira l’effet fâcheux de tout autre qui aurait laissé, dans l’esprit de Votre Majesté, une impression défavorable sur mon compte.

Sire, il a toujours répugné à mon caractère de parler de moi ; mais la circonstance m’impose le devoir de le faire connaître à Votre Majesté Impériale mon zèle et mon dévouement pour Son Service en lui disant que, malgré les affections qui m’appelaient en France, malgré une maladie grave que j’ai faite à Glogau, malgré une fièvre que j’ai eue pendant six semaines et dont il me reste quelques ressentiments, tout cela, Sire ne m’a point empêché de rester constamment à mon poste, de conduire et rallier le 3e Corps de Cavalerie dont j’ai eu le commandement jusqu’au 25 mars.

            J’ai l’honneur d’être, avec le respect le plus profond,
           Sire,
           De Votre Majesté Impériale et Royale,
           Le très humble, très soumis et fidèle sujet.
           Scheunen, ce 14 mai 1813.

          Le Général de Division, Baron de l’Empire Doumerc.

Source : La Bérézina une victoire militaire.

Publié dans : IL Y A DEUX SIECLES. | le 22 août, 2007 |Pas de Commentaires »

Quand les soldats de la Grande Armée deviennent des sujets du Tsar.

 

Le 21 décembre 1812, le général Koutouzov informait le Tsar Alexandre 1er, que la campagne se terminait par la destruction complète « de l’ennemi ». Depuis, les historiens russes et français se disputent et sur les chiffres des morts et sur le destin des rescapés de la Grande Armée.

En fait, tous les calculs sont teintés de chauvinisme, les Russes gonflent les pertes ennemies. Koutouzov lui-même, en écrivant aux siens, estimait qu’il avait fait prisonniers 150 000 hommes et récupéré 850 canons (presque tous les canons ont été conservés et se trouvent au Kremlin ou dans les musées consacrés à la campagne de 1812 à Borodino, Viazma, Maloïaroslavets, Smolensk, ect).

Ce chiffre de 150 000 prisonniers ne comprend pas les 50 000 à 60 000 soldats et officiers qui, malades, exténués ou légèrement blessés ne furent pas à même de suivre la Grande Armée battant en retraite le long du vieux chemin de Smolensk. Tous les auteurs de mémoires notent que lors du passage de la Berezina 25 000 à 30 000 restèrent sur la rive « russe ».

Quand les soldats de la Grande Armée deviennent des sujets du Tsar. dans IL Y A DEUX SIECLES. Berezina-300x178

Sur ces milliers d’hommes, un bon nombre essaya de trouver un abri, les officiers dans les châteaux et les soldats dans des maisons particulières. Les uns et les autres passèrent l’hiver rigoureux de 1812 – 1813 comme précepteurs ou valet de ferme.

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Certains s’attardèrent même en Russie. Par exemple, G.Capet, un officier de la garde de Napoléon, blessé, fut précepteur plusieurs années après la campagne de 1812 du futur grand poète russe Lermontov, lui ayant inculqué le culte de Napoléon, le  » génie de l’époque ». A la différence de Pouchkine et de Tolstoï, Lermontov, qui périt très jeune, resta un admirateur fervent de Bonaparte.

La guerre en Europe sévit en 1813 et 1814 et le gouvernement russe dut résoudre le problème des prisonniers de guerre (officiel et non officiel) ces derniers se cachaient chez des nobles et des paysans.

On trouva une solution. En juillet 1813 fut publiée une circulaire de K.Viazmitinov, Ministre de la Police, suivie en novembre 1813 d’une ordonnance (oukase) du Tsar d’après lesquelles les prisonniers de guerre de la Grande Armée pouvaient, à titre de colons étrangers, se faire naturaliser russes. Ils étaient libre de pratiquer leur culte, libérés du service militaire, exemptés d’impôts pour cinq à dix ans. En même temps, ils touchaient un subside pour « pouvoir établir une économie » et recevaient un lopin de terre en Ukraine ou en Sibérie.

L’ordonnance prévoyait une citoyenneté provisoire (de deux à trois ans) ou « éternelle », et exigeait de préciser l’appartenance à telle ou telle couche sociale, la noblesse (officiers), la bourgeoisie (la classe bourgeoise), comme disait l’ordonnance, le clergé (anciens aumôniers de la Grande Armée) ou la paysannerie (paysans libres ou ceux d’Etat).

Les artisans (classe bourgeoise) avaient le droit d’ouvrir des ateliers, ceux qui allaient travailler dans les usines et les fabriques concluaient un contrat individuel avec la patron de l’entreprise (en présence d’un fonctionnaire d’Etat) sur l’embauche et les conditions de travail (ce qui était inconnu des ouvriers serfs en Russie).

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En Août 1814, près d’un quart des prisonniers de guerre se fit sujet du Tsar, la majorité prit la citoyenneté russe provisoire. La guerre continuait toujours, on n’en voyait pas la fin, alors que le statut de citoyen russe provisoire était beaucoup moins contraignant que celui de prisonnier de guerre.

Dans toute l’histoire de la Russie depuis Pierre 1er, ce fut le projet le plus audacieux, qui prévoyait de verser un contingent de près de 20 000 ressortissants d’Europe occidentale (l’épuivalent de la population d’une ville comme Moscou ou Saint-Pétersbourg en 1812) dans l’industrie, le commerce et l’agriculture. Lorsque les royaliste avaient immigré en Russie, comme le duc de Richelieu, le comte Langeron, ect, ils avaient été affectés à l’armée ou à l’administration.

Pourtant cette expérience ne dura pas. Le Premier Empire s’effondra en 1814 et les Bourbons demandèrent à Alexandre 1er de rendre les prisonniers de guerre à la France. Les guerres avaient décimé les hommes aptes au travail, accentuant la chute démographique.

F.Glinka, officier décembriste, participant à la campagne de 1814 en France, nota sur son journal. « Partout où nous passions il n’y avait qu’enfants, femmes et vieillards, où sont donc les hommes, la fleur de l’adolescence ? ».

Le Tsar réagit rapidement à la demande de Louis XVIII. Le baron Morain, commissaire au rapatriement, « commissaire au roi au renvoi accéléré en France des prisonniers de guerre se trouvant dans l’Empire russe » comme le disait son mandat, arriva bientôt en Russie.

A partir de l’été 1814, dans les journaux russes, Morain commença à faire publier des annonces en français et en allemand sur le rapatriement des prisonniers de guerre.

Une majorité, y compris ceux qui avaient pris la citoyenneté russe provisoire, répondit à cet appel. En automne 1814, le premier transport maritime comprenant trois bateaux, avec 900 anciens prisonniers de guerre à bord, quitta Riga pour le Havre. Plus tard à la fin des années 1814 -1815 (après l’intervale des Cent-Jours), la majorité des prisonniers de guerre regagna la France soit par mer soit par terre.

Mais pas tous. Ceux qui n’avaient pas beaucoup servi ou, au contraire, les vétérans, ceux qui n’avaient pas de famille ou ceux qui avaient perdu leurs parents ne tenaient pas à revenir en France. Les rapports des généraux-gouverneurs de l’époque abondent en refus de partir.

Le 17 août 1814, le général-gouverneur de Novgorod nota. « Sur ces groupes de prisonniers de guerre voyageant à travers le gouvernement de Novgorod, il y en a qui, revenant dans leur pays, expriment le désir de rester, quittent leur groupe, uniquement pour prêter serment et acquérir la citoyenneté russe ». La pression de ceux qui ne voulaient pas s’en aller fut assez forte pour que le 29 août 1814, le Tsar fasse paraître un nouvel « oukase » le rapatriement est facultatif, il ne faut renvoyer personne de force en France.

Par ailleurs, jusqu’en 1816, les Bourbons firent paraître en français, dans les journaux russes, des annonces sur un retour immédiat de leurs sujets. le nombre de soldats et d’officiers de Napoléon restés en Russie àprès 1815 était donc considérable. Les Bourbons n’auraient pas déployé une telle activité pour quelques centaines de personnes.

Mais qui sont ceux qui restèrent en Russie ?   Jean Ariès de Liège. Capturé en Novembre 1812, il prêta serment pour une citoyenneté provisoire en 1813 et s’installa à Nijni-Novgorod. Ensuite il se décida à rentrer, mais après les Cent-Jours y renonça et, ayant acquis « une citoyenneté russe éternelle », se fixa à Nijni-Novgorod.

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Trois anciens de la Grande Armée furent capturés et depuis 1812 se trouvaient à Laroslavl (Haute Volga). Refusant le rapatriement le 27 janvier 1816, ils demandèrent la citoyenneté russe éternelle, devinrent paysans libres et obtinrent un lopin de terre chacun dans l’Altaï (Sibérie du Sud). Chacun d’eux reçut également 350 roubles (un serf russe payait 3 roubles d’impôts l’an) et fut exempté d’impôts pour une durée de cinq ans.

En Mai 1817, les trois Français arrivèrent dans l’Altaï, reçurent leur lopin de terre, se firent orthodoxes, se marièrent et restèrent à tout jamais en Russie.

En 1837 la police secrète recensa tous les anciens prisonniers de guerre fixés en Russie. La plus grande partie se trouvait à Moscou et dans le gouvernement de Moscou, sur 350 000 adultes l’on comptait 1557 Français anciens prisonniers ainsi que leurs enfants, nés en Russie. Socialement, ils se répartissaient ainsi, 710 ouviers, artisans ou propriétaires d’atelier, 213 commerçants, 654 précepteurs et domestiques.

Toutefois, tous les records furent battus par jean-Baptiste Savin, un ancien officier, chef du « convoi d’or » de Napoléon, c’est lui qui vécut le plus longuement en Russie. Fait prisonnier pendant la bataille de la Berezina, il se trouve bientôt à Laroslavl. Comme il n’avait aucun métier, il gagna sa vie en donnant des leçons d’escrime. Plus tard, il adopta une citoyenneté éternelle et se fit orthodoxe ;  Mikhaïl Andréevitch Savine.

Ensuite Savine se maria avec une jeune fille russe et partit pour Saratov où il enseigna l’escrime dans une école militaire. Ayant pris sa retraite, il fut professeur de français dans un des gymnases de la ville (lycée), ce qui lui valut le titre de fonctionnaire de 8è classe. Le petit Nicolas Tchernychevski, futur écrivain et révolutionnaire démocrate, fut son élève.

Une sombre journée de novembre 1894 vit presque toute la ville de Saratov sortir dans la rue pour assister à son enterrement. Bientôt un monument, érigé grâce aux dons des concitoyens, vint orner sa tombe, l’inscription, M.A.Savine, 1767-1894 (il aurait eu cent vingt-trois ans) du dernier vétéran de la Grande Armée était encore lisible dans les années 1920.

Sources:   Archives d’histoire de Leningrad.  Rapport du Gouverneur de Sibérie destiné à Pétersbourg 27.V.1817.  Correspondance des prisonniers de guerre de la Grande Armée (lettres en français et en allemand) . Recueil des documents de la commission des archives de Vitebsk v.1.1910.

 

Publié dans : IL Y A DEUX SIECLES. | le 21 août, 2007 |1 Commentaire »

Relation du passage de la Bérézina.

 

26, 27, 28, 29 novembre 1812

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Antoine Chapelle

et

Jean-Baptiste Chapuis

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     La division du général russe Langeron, qui faisait partie de l’armée de Moldavie, commandée par l’amiral Tchichagoff, s’était emparée, le 21 novembre, du pont de Borisov et de cette ville, située sur la rive gauche de la Bérésina.

      Le 23, le deuxième corps, commandé par le maréchal Oudinot, duc de Reggio, attaqua et battit cette division russe, qui repassa sur la rive droite de la Bérésina, et coupa, en se retirant, le pont de Borisov.

      25 novembre – Le 25, M. le général comte Éblé, commandant les équipages de ponts de l’armée, et M. le général comte Chasseloup, commandant du génie, qui avaient été chargés de se concerter pour construire les ponts de la Bérésina, arrivèrent vers quatre à cinq heures du matin à Borisow.

      M. le général Éblé avait avec lui sept compagnies de pontonniers, fortes d’environ quatre cents hommes, en bon ordre, et ayant tous conservé leur fusils.

                    Le matériel consistait :
                    1° en six caissons renfermant des outils d’ouvriers en bois ou en fer, des clameaux, des clous, des haches, des pioches et du fer ;
                    2° deux forges de campagne
                    3° deux voitures chargées de charbon.

       Ce matériel, indispensable pour une opération de laquelle dépendait le salut de l’armée, avait été amené entièrement par les soins de M. le général Éblé, qui avait eu la précaution de faire prendre à Smolensk, à chaque pontonnier, un outil, 15 à 20 grands clous et quelques clameaux que tous déposèrent fidèlement au lieu choisi pour faire les préparatifs du passage.

       M. le général comte Chasseloup avait sous ses ordres plusieurs compagnies de sapeurs, et les restes du bataillon du Danube (ouvriers de la marine).

      On laissa deux compagnies de pontonniers et une ou deux compagnies de sapeurs à Borisow pou attendre de nouveaux ordres et faire, auprès du pont rompu et au-dessous, des démonstrations de passage.

       Le restant de la troupe partit vers midi, avec les caissons d’outils et de forges, pour se rendre au village de Wésélowo, où le passage avait été résolu.

       Ce village est situé à quatre lieues environ, au-dessus de Borisow. On y arriva entre 4 et 5 heures du soir.

       Le roi de Naples, le duc de Reggio, le général comte Éblé et le général comte Chasseloup s’étaient aussi rendus sur ce point.

       Il fut convenu que l’on construirait trois ponts de chevalets, dont deux seraient exécutés par l’artillerie et un par le génie.

       Le 2e corps occupant le village de Wésélowo, depuis deux jours, on avait construit, près de ce village, une vingtaine de chevalets avec des bois beaucoup trop faibles, de sorte que ces préparatifs, surs lesquels on avait compté, ne furent d’aucune utilité. Napoléon, qui n’avait pu être informé de ce contretemps, ordonna de jeter un pont à 10 heures du soir ; mais il y avait impossibilité absolue de mettre cet ordre à exécution.

        A 5 heures du soir, rien n’était donc encore commencé, et il n’y avait pas un moment à perdre.
      
        On se mit à l’ouvrage : on abattit des maisons ; on en rassembla les bois pour servir, les uns à la construction des chevalets, les autres pour tenir lieu de poutrelles et de madriers. On forgea des clous, des clameaux ou crampons ; enfin, on travailla sans relâche, et avec une grande activité, toute la nuit.

Relation du passage de la Bérézina. dans IL Y A DEUX SIECLES. chevalets-berezina-300x210

       Afin de suppléer aux bateaux ou nacelles, dont on manquait, on construisit trois petits radeaux ; mais les bois qu’on fut forcé d’y employer, faute d’autres, étaient de dimensions si faibles que chaque radeau ne pouvait porter au plus que dix hommes.

        26 novembre -Le 26, à 8 heures du matin, Napoléon donna l’ordre de jeter les ponts ; on en commença aussitôt deux, éloignés l’un de l’autre d’environ 100 toises (environ 200 mètres).

       En même temps, quelques cavaliers passèrent la rivière à la nage, ayant chacun un voltigeur en croupe, et l’on passa successivement 300 à 400 hommes d’infanterie sur les radeaux.

        On s’attendait à une forte résistance de la part de l’ennemi, dont les feux avaient été très nombreux, pendant la nuit. Cependant les russes ne firent aucune disposition sérieuse pour s’opposer à la construction des ponts. Il n’y eut qu’une vive fusillade qui dura pendant 3 ou 4 heures. Des cosaques se présentèrent en assez grand nombre ; mais ils furent contenus par nos tirailleurs à pied et à cheval, et par le feu de l’artillerie qui était en batterie sur la rive gauche.

      Le général Éblé n’avait pu vérifier dans la nuit la largeur de la rivière, qu’on lui avait assuré être de 40 toises. Il reconnut, au jour, et pendant qu’on travaillait à l’établissement des deux ponts que cette largeur était de plus 50 toises.

      Alors, M. le général Chasseloup, qui avait déjà déclaré le matin qu’il était dans l’impossibilité de faire construire un 3e pont par le génie, mit à la disposition du général Éblé les sapeurs, ainsi que les chevalets qu’ils avaient construits.

      Le nombre de chevalets ne suffisant pas encore pour les deux ponts, et pour remédier aux accidents, on en continua la construction pendant toute la journée.

      A une heure après-midi, le pont de droite fut achevé. Il était destiné à l’infanterie et à la cavalerie seulement, parce qu’on n’avait pu employer, pour le couvrir, que de mauvaises planches de quatre à cinq lignes d’épaisseur.

       Le 2e corps, commandé par M. le général Oudinot, duc de Reggio, passa le premier.

       Napoléon qui, depuis le matin, n’avait pas quitté les bords de la Bérésina, se plaça à l’entrée du pont pour voir défiler le 2e corps, dont tous les régiments étaient parfaitement en ordre et montraient beaucoup d’ardeur. En prenant des précautions, on parvint à faire passer, sur le pont, une pièce de 8 et un obusier, avec leurs caissons de cartouches.

      Le duc de Reggio marcha droit au camp de la division russe. Cette division, vivement attaquée, ne tint qu’un moment sa position formidable. L’ennemi, qui paraît avoir été, une partie de la journée, incertain de notre véritable passage à cause des mouvements de troupes et des démonstrations faites auprès du pont de Borisow et au-dessous, reprit l’offensive dans la soirée ; mais le 2e corps le battit, et, malgré tous les efforts que firent les Russes les deux jours suivants, nos troupes conservèrent la position qui couvrait entièrement le défilé des ponts.

       Le pont de gauche, spécialement destiné pour les voitures, et dont on avait été obligé de suspendre la construction pendant deux heures, afin de pousser avec plus de vigueur celle du pont de droite, fut terminée à 4 heures. Aussitôt l’artillerie du 2e corps défila sur ce pont. Elle fut suivie par celle de la Garde, par le grand parc, et successivement par l’artillerie des quatre corps et les diverses voitures de l’armée.

       Au lieu de madriers ou fortes planches dont on manquait entièrement, on avait employé, pour le tablier de ce pont, des rondins de 15 à 16 pieds de longueur sur 3 ou 4 pouces de diamètre.

       Les voitures, en passant sur ce tablier raboteux, faisaient éprouver au pont des secousses d’autant plus violentes que toutes les recommandations étaient le plus souvent, inutiles, pour empêcher beaucoup de conducteurs de  voitures de faire trotter leurs chevaux. Les chevalets s’enfonçant inégalement sur un sol vaseux, il en résultait des ondulations et des inclinaisons qui augmentaient les secousses et faisaient écarter les pieds des chevalets. Ces graves inconvénients, que l’on n’avait eu ni le temps ni les moyens de prévenir, causèrent les trois ruptures dont il va être question.

bv dans IL Y A DEUX SIECLES.

       A 8 heures, trois chevalets du pont gauche s’écrasèrent. Ce funeste événement consterna le général Éblé, qui, sachant combien les pontonniers étaient fatigués, désespérait presque de réunir sur-le-champ le nombre d’hommes nécessaires pour travailler avec promptitude à des réparations aussi urgentes. L’ordre s’était heureusement maintenu. Les officiers étaient établis à des bivacs avec leurs compagnies. On ne demanda que la moitié de la troupe ; mais ce ne fut pas sans peine que l’on parvint à tirer d’auprès du feu, où ils s’étaient endormis, des hommes harassés de fatigues. Des menaces eussent été bien infructueuses : la voix de la Patrie et celle de l’honneur pouvaient seules se faire entendre à ces braves qui étaient, aussi, fortement stimulés par l’attachement et le respect qu’ils portaient au général Éblé.

       Après trois heures de travail le pont fut réparé et les voitures reprirent leur marche à 11 heures.
 
       27 novembre – Le 27 à 2 heures du matin, trois chevalets du même pont se rompirent dans l’endroit le plus profond de la rivière. La seconde moitié des pontonniers, que le général Éblé avait eu la sage précaution de laisser reposer, fut employée à réparer ce nouvel accident. On y travaillait avec ardeur, lorsque M. le général comte Lauriston arriva sur le pont. Montrant une impatience bien naturelle, il se plaignait cependant de la lenteur d’un travail qu’on ne pouvait cependant pousser avec plus d’activité, et peignait vivement les inquiétudes de Napoléon. Pendant qu’on était occupé à déblayer le bois, à l’endroit de la rupture, le général Éblé faisait construire, sous ses yeux, des chevalets dont il avait lui-même choisi le bois. M. le général Lauriston se fit conduire près de lui ; il y resta jusqu’à ce que les 3 chevalets dont on avait besoin fussent prêt, et tous les deux les précédèrent, faisant face à la foule qui devenait déjà très grande.

        Après 4 heures du travail le plus pénible, la communication fut rétablie à 6 heures du matin.

       A 4 heures du soir, le passage fut encore suspendu pendant deux heures au pont de gauche, par la rupture de deux chevalets. Ce troisième accident fut, heureusement, le dernier.

      Au pont de droite, sur lequel il ne passait que des hommes et des chevaux, les chevalets ne se rompirent pas ; mais on fut constamment occupé à réparer le tablier formé par un triple lit de vieilles planches ayant servi à la couverture des maisons du village, et qui, n’ayant pu être fixées solidement, se dérangeaient à chaque instant. Les pieds des chevaux les brisaient et passaient quelquefois à travers ; en sorte qu’on était obligé de les remplacer souvent.

      Pour diminuer les fatigues des ponts, on avait couvert leurs tabliers avec du chanvre et du foin, qu’il fallait renouveler fréquemment.

      Malgré ces fâcheux contretemps, le passage s’effectua avec assez de promptitude par les troupes qui avaient conservé de l’ordre et marchaient réunies.

      Jusqu’au 27 au soir, il n’y avait pas encore eu d’encombrement, parce que les hommes isolés ne s’étaient encore présentés qu’en petit nombre. Ils arrivèrent en foule pendant la nuit du 27 au 28, amenant avec eux une grande quantité de voitures et de chevaux. Leur marche tumultueuse et confuse causa un tel encombrement, que ce n’était qu’avec des peines infinies et après avoir courus de grands dangers, qu’on pouvait arriver jusqu’aux ponts.

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       Le général Éblé, ainsi que d’autres officiers, tentèrent vainement, à plusieurs reprises, de rétablir l’ordre. Ils ne pouvaient se faire écouter par des hommes qui, ayant depuis plus d’un mois, secoué le joug de toute discipline, étaient  dominés par l’égoïsme, et livrés, pour la plupart, à un profond abrutissement. Les voitures arrivant aux ponts sur 30 à 40 colonnes, il s’établissait, aux culées, des discussions et de rixes pendant lesquelles le passage était interrompu.

        28 novembre.- Le 28 au matin, lors des attaques combinées des armées russes sur les deux rives de la Bérésina, le désordre fut porté à son comble près des ponts, et continua pendant toute la journée. Chacun voulait passer le premier, et, personne ne voulant céder, le passage, interrompu pendant de longs intervalles, n’eut bientôt plus lieu qu’avec une extrême difficulté.

        Les hommes, les chevaux et les voitures de la queue des colonnes, sur lesquels tombèrent les boulets et les obus, dès le commencement de la bataille serrèrent sur la tête et vinrent former, près des ponts, une masse de 6 à 700 toises de front sur 150 à 200 toises de profondeur, de sorte que la plaine, entre les ponts et le village de Wésélowo, était couverte par une multitude d’hommes à pieds et à cheval, de chevaux et de voitures qui, tournées dans tous les sens, ne pouvaient faire aucun mouvement.

        Le 9e corps, qui soutenait la retraite, combattait depuis le matin, avec une valeur admirable, contre des forces bien supérieures aux siennes ; mais son front n’ayant pas assez d’étendue, l’ennemi parvint vers une heure après midi, à placer plusieurs batteries qui découvraient les ponts. Les boulets et les obus, tombant alors milieu d’une foule serrée d’hommes et de chevaux, y firent un ravage épouvantable. L’action de cette mase, se portant elle-même vers la rivière, produisit de grands malheurs. Des officiers, ses soldats, furent étouffés ou écrasés sous les pieds des hommes et des chevaux. Un grand nombre d’hommes, jetés dans la Bérésina, y périrent, d’autres se sauvèrent à la nage ou atteignirent les ponts, sur lesquels ils montèrent en se cramponnant aux chevalets. Une grande quantité de chevaux furent poussés dans la rivière et restèrent pris dans les glaces. Des conducteurs de voitures et de chevaux les ayant abandonnés, la confusion fut sans remède ; les chevaux, errant sans guide, se réunirent, et, en se serrant, formèrent une masse presque impénétrable.

        Le feu cessa, de part et d’autre, vers cinq heures, à l’entrée de la nuit ; mais le passage, retardé par une succession continuelle d’obstacles, ne s’effectuait plus qu’avec une lenteur désolante. Dans cette situation vraiment désespérante, le Général Éblé fit faire un grand effort pour débarrasser les avenues des ponts et faciliter la marche du 9e corps, qui devait se retirer pendant la nuit. 150 pontonniers furent employés à cette opération : il fallut faire une espèce de tranchée à travers un encombrement de cadavres d’hommes et de chevaux, et de voitures brisées et renversées ; on y procéda de manière suivante :

       Les voitures abandonnées qui se trouvaient dans le chemin que l’on pratiquait étaient conduites sur le pont par les pontonniers qui les culbutaient dans la rivière. Les chevaux qu’on ne pouvait contenir sur le nouveau chemin étaient chassés sur le pont avec la précaution de n’en faire passer qu’un petit nombre à la fois pour éviter les accidents. On pratiqua, à droite et à gauche de la grande tranchée, des ouvertures pour faciliter l’écoulement des hommes à pied et des voitures qui étaient encore attelées. Il ne fut pas possible de détourner les cadavres des chevaux, le nombre était trop grand, et les hommes et les voitures qui devaient nécessairement passer par-dessus avant d’arriver aux ponts, éprouvaient de grandes difficultés.

      L e 9e corps quitta sa position vers 9 heures du soir, après avoir laissé sur la rive gauche des postes et une arrière garde pour observer l’ennemi. Il défila sur les ponts en très bon ordre, emmenant avec lui toute son artillerie.

        29 novembre.- Le 29, à une heure du matin, tout le 9e corps, à l’exception d’une faible arrière garde, était passé sur la rive droite, et personne ne passait plus sur les ponts.

       Deux batteries de 6 pièces de canon, commandées chacune par un colonel, (MM. Chopin et Serruzier), passèrent également la rivière avec leurs caissons dans la nuit de 28  au 29.

       Cependant, il restait encore sur la rive gauche des officiers et autres militaires blessés ou malades, des employés, des femmes, des enfants, des officiers payeurs avec leurs fourgons, des vivandières, quelques soldats armés, mais fatigués, enfin une foule d’isolés avec leurs provisions et leurs chevaux.

        Tout ce monde, hormis les blessés et les malades, pouvait facilement, en abandonnant chevaux et voitures, passer les ponts pendant la nuit ; mais lorsque le feu de l’ennemi eut cessé, les bivouacs se formèrent avec la plus incroyable sécurité. Le général Eblé envoya plusieurs fois dire autour des bivouacs, que les ponts allaient être brulés. Officiers, employés, soldats, etc. étaient sourds aux plus pressantes sollicitations et attendaient sans inquiètude, près du feu ou dans les voitures, qu’il fit jour pour se disposer à partir.

         M. le Maréchal Victor, Duc de Bellune, qui resta pendant une grande partie de la nuit au bivouac du Général Eblé, fit lui même des efforts inutiles  pour mettre en mouvement une foule indifférente et obstinée.

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       A 5 heures du matin, le Général Eblé fit mettre le feu à plusieurs voitures, afin de décider au départ les hommes qui les entouraient ; cette mesure produisit quelque effet.
 
      Vers 6 heures et demi, le Maréchal Victor retira ses avant-postes et leur fit passer les ponts : ce mouvement réveilla les insouciants ; convaincus enfin qu’ils allaient tomber entre les mains de l’ennemi, ils se précipitèrent sur les ponts avec leurs voitures et leurs chevaux et y produisirent un nouvel et dernier encombrement.

       Le Général Eblé qui avait reçu l’ordre de détruire les ponts à 7 heures du matin, attendit le plus longtemps qu’il lui fut possible  pour commencer  une opération dont il avait assuré le succès, par les préparatifs auxquels il avait donné  tous ses soins pendant la nuit ; son coeur sensible combattit longtemps avant de prendre la résolution d’abandonner  à l’ennemi  un aussi grand nombre de Français. Ce ne fut donc qu’a huit heures et demi, lorsqu’il n’y avait plus un moment à perdre, qu’il ordonna de couper les ponts et d’y mettre le feu.

       La rive gauche de la Bérézina offrit alors le plus douloureux spectacle : hommes, femmes, enfants, poussaient des cris de désespoir. Plusieurs tentèrent de passer, en se précipitant à travers les flammes des ponts ou en se jetant à la nage dans la rivière qui charriait de gros glaçons. D’autres se hasardèrent sur la glace qui s’était arrêtée entre les deux ponts, et qui n’étant pas encore assez consolidée, céda sous leurs pieds et les engloutit.

       Enfin, vers 9 heures, les cosaques arrivèrent et firent prisonnière cette multitude, en grande partie victime de son aveuglement. 
               
       Le travail de la destruction des ponts dura une heure. Il fut entièrement achevé à 9 heures et demi ; alors le Général Eblé fit réunir la troupe et se retira sur la route de Zembin que suivait l’armée.

       L’artillerie russe ne commença que dans ce moment à faire feu, mais on fut bientôt à l’abri de ses coups. 

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      La timidité avec laquelle l’armée russe s’approcha des ponts, dans la matinée du 29, prouve combien elle avait été maltraitée, la veille, par le 9e corps. Ainsi qu’on l’a dit, le feu avait cessé de part et d’autre, le 28, à 5 heures du soir ; depuis cet instant jusqu’au lendemain à 9 heures et demie, lorsque les ponts eurent été détruits et que les pontonniers se retiraient, il ne s’est pas tiré un seul coup de canon ni un seul coup de fusil. Les Cosaques qui furent les premières reconnaissances hésitèrent longtemps avant de s’approcher, quoiqu’on ne fasse pas feu sur eux ; enhardis enfin, ils vinrent se mêler parmi des gens sans défense, qu’ils n’eurent aucune peine à faire prisonniers. Le nombre de ces derniers fut de 4000 à 5000 y compris les femmes et les enfants. On laissa sur la riva gauche de la Bérésina 3000 à 4000 chevaux de toutes tailles, et 6 à 700 voitures de diverses espèces, mais toute l’artillerie passa, hormis quelques caissons isolés ou brisés et trois ou quatre canons qui se trouvèrent embarrassés au loin dans les autres voitures.

       L’arrière-garde de l’armée avait pris position à une lieue environ de la Bérésina, pour couvrir un défilé de deux lieues de long, dans une forêt marécageuse traversée par une chaussée étroite sur laquelle il ne pouvait passer qu’une voiture de front.

       Ce défilé, dont les côtés étaient presque impraticables pour les gens à pied et à cheval, était terminé par trois grands ponts en bois de sapins établis à la suite l’un de l’autre, sur des ruisseaux et des marais qui n’étaient pas entièrement gelés. Ces ponts avaient, ensemble, plus de 300 toises de longueur. Les deux intervalles qui les séparaient, d’environ 100 toises chacun, étaient remplis par une chaussée construite en fascines et en terre.

       Le maréchal Ney, prince de La Moskowa, qui avait pris le commandement de l’arrière-garde, attendait à l’entrée de la forêt le général Éblé, à qui il donna l’ordre, de la part de Napoléon, de brûler ces trois ponts dont on vient de parler, en lui disant que leur parfaite destruction était de la plus haute importance.

       Le général Éblé, étant arrivé près des ponts, fit tout disposer pour leur embrasement. Les pontonniers furent employés, le restant de la journée (du 29), aux préparatifs de cette opération qui commença à 10 heures du soir, aussitôt après le passage des dernières troupes de l’arrière-garde. Quelques cosaques et quelques tirailleurs se présentèrent à la culée du premier pont ; mais ils furent éloignés par la fusillade d’un bataillon d’arrière-garde.

       30 novembre.- Les pontonniers se retirèrent, le 30, à 4 heures du matin, après avoir détruits les trois ponts de manière à ne pouvoir être réparés par les Russes.

      On conçoit que si le général russe, dont la division avait occupé Zembin pendant les 3 ou 4 jours qui ont précédé notre passage de la Bérésina, eût fait détruire les trois ponts en question, l’armée française se fut trouvée dans un nouvel embarras bien pire que le premier.

      Observations.- La largeur de la Bérézina sur le point de Wésélowo, où s’est effectué le passage est de 54 toises. Sa plus grande  profondeur était de 6 à 7  pieds. Elle chariait des glaces.

      Cette rivière est peu rapide. Son fond est vaseux et inégal. A l’endroit du passage, la rive droite est très marécageuse, mais le froid avait durci le terrain ; autrement les voitures n’auraient pu être conduites à 100 pas des bords de la rivière.

      Les bois que l’on employa pour la construction des ponts provenaient, ainsi qu’on l’a fait observer, des maisons qui furent démolies dans le village de Wésélowo, pendant la nuit du 25 au 26 novembre.

       La hauteur des chevalets était de 3   jusqu’à 8 et 9 pieds, et la longueur des chapeaux de 14 pieds.

       Il y avait 23 chevalets à chacun des deux ponts et par conséquent 24 travées.
 
       La longueur d’une travée, c’est-à-dire la distance d’un chapeau de chevalet à l’autre était de 13 à 14 pieds.

       Les bois qui servirent en guise de poutrelles pour former les travées, avaient de 16 à 17 pieds de longueur, et 5 à 6 pouces de diamètre. On n’avait pas eu le temps de les équarrir, non plus que ceux des chapeaux et des pieds de chevalets.

       On a fait remarquer qu’on avait fait usage, pour le tablier du pont de gauche, de rondins de 15 à 16 pieds de longueur, sur 3 à 4 pouces de diamètre, et que celui du pont de droite était composé d’un triple lit de vieilles planches ayant servi à la couverture des maisons du village. Ces planches avaient 7 à 8 pieds de longueur, 5 à 6 pouces de largeur et 4 à 5 lignes d’épaisseur ; on en mit deux longueurs qui se croisaient sur le milieu du pont.

       Les détails dans lesquels on est entré donnent une idée des difficultés qu’on eut à surmonter pour, dans une seule nuit, et avec une troupe fatiguée par de longues marches de jour et de nuit, et privée de subsistances, abattre des maisons, en rassembler et choisir les bois, construire les chevalets, puis, avec la même troupe, jeter les ponts, ensuite les entretenir et les réparer pendant trois jours et trois nuits.

       Les pontonniers et les sapeurs ont travaillé à la construction des ponts avec un zèle et un courage au-dessus de tout éloge.

       Les pontonniers ont, seuls, travaillé dans l’eau ; malgré les glaces que charriait la rivière, ils y entraient souvent jusqu’aux aisselles, pour placer les chevalets, qu’ils contenaient, de cette manière, jusqu’au moment où les bois qui servaient de poutrelles étaient fixés sur les chapeaux.
       Animés et soutenus par la présence et l’exemple du général Éblé, les pontonniers ont montré une persévérance et un dévouement sans bornes dans les pénibles réparations des ponts, dont ils furent seuls chargés. Sur plus de 100 qui se sont mis à l’eau, soit pour construire, soit pour réparer les ponts, on n’en a conservé qu’un très petit nombre ; les autres sont restés sur les bords de la Bérésina, ou ne suivaient plus, deux jours après le départ, et on ne les a plus revus.

        Tant de peines, de fatigues, d’inquiétudes et de malheurs eussent été évités, si on avait eu les moyens de jeter un pont de bateaux. Ces moyens, on les possédait quelques jours avant d’arriver à la Bérésina… Et on les a détruits.

        En effet, il y avait à Orcha un équipage de ponts de soixante bateaux munis de tous ses agrès ; on y mit le feu le 20 novembre, six jours seulement avant d’arriver à la Bérésina.

        Il ne fallait que quinze de ces bateaux pour construire, en une heure, un pont à côté duquel on aurait pu en établir un autre en chevalets, pour rendre le passage plus prompt.

       Cet équipage de 15 bateaux eût été rendu très mobile en l’allégeant de moitié, c’est-à-dire en mettant deux voitures par bateau, savoir : une pour le bateau et une pour les poutrelles et les madriers.

       Ces 30 voitures eussent été lestement transportées avec moins de 300 chevaux qu’on eût trouvés facilement en laissant ou en brûlant, à Orcha, quelques unes de ces innombrables voitures qu’il fallut bien abandonner, peu de jours après.

        Si la proposition, qu’avait faite le général Éblé, d’emmener d’Orcha une portion de l’équipage du pont, eût été acceptée, le passage de la Bérésina aurait été, sous le rapport de la construction des ponts, une opération ordinaire dont le succès n’eût pas été un moment douteux ; et des malheurs qu’on ne saurait trop déplorer, mais qui auraient pu être bien plus grands , ne seraient pas arrivés. 

       On a dit qu’il n’était resté sur la rive gauche de la Bérézina que 3 ou 4 pièces de canon qui auront été embarrassées dans les autres voitures. Cette assertion dément ce que des ouvrages sur la campagne de 1812 en Russie rapportent d’une nombreuse artillerie  abandonnée à la Bérézina. Il est aisé de prouver que nous n’avons rien avancé que de vrai. En effet, il est incontestable que toute l’artillerie de la Garde ainsi que celle des 2e et 9e corps et le grand parc composé de près de 300 voitures dont 40 à 50 pièces de canon ont passé la rivière, qu’il en a été de même du peu qui restait aux autres corps, enfin 12 pièces avec leurs caissons appartenant à ces derniers corps ont encore passées dans la nuit du 28 au 29. 

       Au surplus les auteurs qui ont écrit l’histoire de la campagne de 1812 en Russie ont tous donné, sur le passage de la Bérézina, des détails inexacts et incomplets.

       Les erreurs de dates qu’ils ont commises et leur silence à l’égard du Général Eblé prouvent assez qu’ils ne se sont pas arrêtés auprès des ponts, où ils n’avaient d’ailleurs rien à faire. Ils n’ont donc pu voir qu’une faible partie des événements qui se sont succédés sur les bords de la Bérézina depuis le 25 novembre à 5 heures du soir jusqu’au 29 à 9 heures et demie du matin.

       N’ayant pas vu les choses en passant, et la nature de nos fonctions nous ayant fixés auprès de feu, M. le Général Eblé, nous avons pensé qu’il était de notre devoir de suppléer, autant que cela dépendait de nous, à la relation de cet officier général eût faite d’une opération qu’il a dirigé seul depuis le commencement jusqu’à la fin du passage, et dont le succès, en ce qui concerne la construction et la conservation des ponts pendant tout le temps qu’ils ont été necessaires, est dû à son active prévoyance, à son sang-froid et à son esprit d’ordre qui le distinguait éminemment. 

       M. le général comte Chasseloup a rendu, à cet égard, toute justice due à M. le général Éblé, au chef de l’état-major, le colonel Chapelle duquel il dit, au moment où on commençait à construire les ponts : « Je reconnais que c’est l’artillerie qui doit être chargées des ponts, à la guerre, parce qu’elle a, par son personnel, ses chevaux et son matériel, de si grandes ressources, qu’il lui en reste encore quand celles des autres services sont épuisées. Le génie et le bataillon du Danube (ouvriers militaires de la marine), sont entrés en campagne avec un parc considérable d’outils de toute espèce ; et cependant nous sommes arrivés ici sans une seule forge, sans un clou, dans un marteau. Si l’opération réussit, ce sera au général Éblé qu’on en aura l’obligation, puisque lui seul avait les moyens de l’entreprendre. Je le lui ai déjà dit et je vous le dis aussi, afin que vous le lui répétiez, quoiqu’il arrive. »

 

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        M. le Général Eblé mettait la construction des ponts de la Bérézina au premier rang des nombreux services qu’il avait rendus dans le cours de sa longue et glorieuse carrière militaire. Pendant et après le passage, il nous a fait plusieurs fois cette déclaration qui est d’un grand poids de la part d’un général dont la modestie égalait les lumières. 

         Le Général comte de Lariboisière étant tombé dangereusement malade, le Général Eblé qui était aussi très souffrant, le remplaça le 9 décembre à Vilna dans le commandement de l’artillerie de l’armée ; faisant, comme à son ordinaire, abnégation de lui-même, il remplit les fonstions importantes dont on le chargeait dans un moment bien critique avec l’ardeur et l’activité qui ne l’avaient jamais abandonné. 

        Succombant à tant de fatigues, il mourrut à Koenigsberg, le 30 décembre, peu de jours après M. le Général Lariboisière.

        Les grands talents, les vertus et l’austère probité de feu le Général comte Eblé sont connus de l’armée de la France ; son nom est révéré à l’étranger.

       Il commanda l’artillerie de plusieurs grandes armées, notamment de celles du Nord, du Rhin, du Danube et du Portugal.

       Il a été Ministre de la Guerre en Westphalie et Gouverneur à Magdebourg où sa mémoire sera toujours chérie et respectée.

       Le Général Eblé avait été nommé premier Inspecteur général de l’artillerie après le décès du Général Lariboisière. Il n’a pas connu cette nomination qui avait cependant eu lieu avant sa mort.

       Indépendamment des deux rédacteurs de la présente relation, les officiers d’artillerie employés à l’état-major de feu M. le Maréchal comte Eblé ou commandant les compagnies de pontonniers étaient :

        MM.Zabern et Delarue, chefs de bataillon ; Joffre et Boulanger, aides de camp du Général ; Preuthin et Drieu, capitaines-adjoints ; Braun, Busch et Baillot, capitaines commandant au premier 1er bataillon de pontonniers ; Gauthier, Dorimon, Pichon et Andrieux, capitaines au 2e bataillon de pontonniers.

 

            Le Colonel d’artillerie ayant été chef                                                       Le chef de bataillon d’artillerie ayant

            d’état-major de feu M. le Gal. comte Eblé                                              commandé le 2e équipage de ponts et le

             pendant la campagne de 1812 en Russie                                             2e bataillon de pontonniers pendant la 

                                                                                                                              campagne de 1812 en Russie

                      Baron A. CHAPELLE.                                                               Chevalier       J.B.   Chapuis.

 

 

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L’astrée, partie cinquième.

 

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L’astrée, partie quatrième.

 

L'astrée, partie quatrième. dans LE SAVIEZ-VOUS ? delatour-copier-150x150

 

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L’astrée, partie troisième.

 

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L’astrée, partie deuxième.

 

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