Au sujet de l’amitié de Bonaparte envers Desaix .
On sait comment la mort glorieuse de Desaix a été très tôt exploitée par Bonaparte pour ajouter encore au culte de sa personnalité. L’amitié entre ces deux grands généraux était-elle réciproque, Bonaparte, ce calculateur ambitieux, était-il sincère, personnellement je ne le pense pas! quant à Desaix, il était trop honnête pour ne pas l’être. D’une part, Bonaparte n’est pas homme à cultiver l’amitié, et surtout pas avec ses généraux, dont il se méfiera toujours, car pour lui, ils sont tous des rivaux en puissance. D’autre part, les louanges qu’il accorde au général Desaix ne l’empêchent pas de minimiser le rôle de celui-ci dans la victoire de Marengo.
Du côté de Desaix, à la lecture du journal de voyage d’Italie, les relations entre les deux hommes ne sont pourtant pas aussi chaleureuses que ne le veut l’Empereur déchu de Saint-Hélène. À la lumière des monuments, peut-être est-il possible de réviser ce point de vue, car Bonaparte n’a pas épargné les honneurs, statue, buste, mausolée, en faveur de Desaix. Pourtant, à Paris, le seul monument public dédié à sa mémoire n’est point l’œuvre du Premier consul, mais le résultat d’une souscription de particuliers, et notamment des tribuns.
À Sainte-Hélène, Napoléon ne tarit pas d’éloges sur le général Desaix. Il reconnaissait chez lui, dit-il, « une conformité d’éducation et de principes » qui fait qu’ils se seraient toujours entendus. Desaix se serait contenté du second rang et fût demeuré dévoué et fidèle. Le général auvergnat n’a pas assez vécu pour qu’on puisse contredire l’exilé.
Bonaparte s’octroie la victoire de Marengo.
Bonaparte, pleurait réellement la mort d’un ami. Pourtant dans le même temps où pleuvent les hommages, Bonaparte minimise l’action de Desaix dans la victoire de Marengo, dans les tentatives de réécriture de la bataille, Desaix devient le parfait mais simple exécutant des dispositions tactiques effectuées par le Premier consul, et forcément géniales. Ainsi que le souligne Bourrienne: « Le Premier consul ne voulait pas que l’on pût attribuer un résultat aussi décisif à une autre cause qu’aux combinaisons de son génie ».
Kellermann partage ce point de vue: « De toutes les victoires qu’a remporté Bonaparte, Marengo est celle dont il a retiré le plus de profit et le moins de gloire personnelle. Il en était tourmenté, il avait la faiblesse de vouloir se l’approprier d’autant plus qu’elle lui appartenait le moins. De là ces relations contradictoires et mensongères qu’il faisait et refaisait sans cesse».
Sur son rocher à Sainte-Hélène, ce sera pire encore, il dira que Desaix est arrivé trop tard, alors que tout le travail pour la victoire était fait. Et que ce général n’a plus qu’à recueillir les fruits de l’œuvre de Bonaparte et à remporter la victoire.
Plutôt qu’un ami véritable, Desaix semble bien être un symbole. Celui du lieutenant dévoué, héros qui meurt pour la victoire et pour son chef. Louis Desaix a surtout pour lui d’être mort avant d’avoir pu décevoir le seul et unique héros de cette épopée, Napoléon.
Évidemment, Desaix n’est glorifié que pour ses campagnes en Allemagne, son action en Égypte ou, bien sûr, pour sa mort héroïque au service de la cause du Premier consul, jamais pour son action décisive dans la préparation de la victoire de San Giuliano, dénomination que Bonaparte choisit judicieusement d’éliminer au profit de Marengo, et ce dernier aspect reste soigneusement dans l’ombre . Le succès ne pouvait dépendre que du seul talent militaire de Bonaparte.
Desaix, est donc un symbole, mais point un véritable ami. On serait même a se demander si le général auvergnat qui lui aussi aimait tant « la gloire pour la gloire » n’aurait pas fini justement par devenir un rival dangereux, puisque lui aussi était un grand militaire, un homme amateur des arts et des lettres et un législateur, comme il l’a démontré en haute Égypte. Un homme sur lequel le Tribunat aurait pu compter, ce qui pourrait expliquer la promptitude des réactions des Tribuns à l’annonce de sa mort. N’oublions pas que le Tribunat est peuplé d’opposants potentiels: Chénier, Constant, Daunou, Andrieux, etc, et tous ceux qui avaient cru en un Bonaparte républicain et qui sont déçus par le cours autoritaire qu’impose au gouvernement le Premier consul.
Et si Bonaparte, prétextant l’éloignement de Desaix en haute Égypte, ne l’avait pas emmené avec lui, c’est parce qu’il le jugeait certainement trop républicain pour le coup d’État auquel il pensait déjà.
La mort de Desaix, change le cours de l’histoire, une défaite qui se transforme en victoire après son intervention, Desaix ainsi, permet à Bonaparte de rétablir son pouvoir déjà bien menacé.
Il est indéniable que la victoire de Marengo a propulsé Bonaparte aux plus hautes sphères du pouvoir et que par l’organisation de la contre-attaque victorieuse, Desaix a été la rampe de lancement pour la mise en orbite du futur empereur des français.
Qu’aurait-il pensé, notre brave Desaix, de la transformation du régime en monarchie impériale, lui, le vrai républicain ?
Enfin, on laisse entendre, en filigrane, que s’il avait vécu plus longtemps, Desaix se serait certainement opposé à l’ambition sans limites de Bonaparte.
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Marengo, charge du 12e. Hussard
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