Marengo. Rapport du général en chef Alex. Berthier.

Rapport du général en chef Alex. Berthier. sur la bataille de Marengo, le 25 prairial an 8.

S’emparer de Milan, opérer la jonction avec la division du général Moncey, couper les derrières de l’ennemi à Brescia, Orzinovi, Marcaria, Plaisance, prendre ses immenses magasins, fermer ses communications, enlever ses dépôts, ses malades et ses parcs: tels étaient les mouvements qui avaient été ordonnés à des partis, tandis que notre armée observait celle de l’ennemi, l’inquiétait sur le Pô et effectuait le passage de ce fleuve devant Stradella. L’activité de nos mouvements nous avait donné l’initiative des mouvements; le génie de Bonaparte en a profité.

L’ennemi, battu à Montebello, allait être renforcé successivement des troupes aux ordres de MM. les généraux Elsnitz et Bellegarde. J’étais instruit d’un autre côté que M. de Mélas avait rassemblé toutes ses forces à Alexandrie. Il était important de prévenir ses mouvements ultérieurs. Tout fut disposé pour atteindre ce but.

L’ennemi pouvait, ou se porter sur Gênes et de là pénétrer dans la Toscane, ou passer le Pô et le Tessin pour gagner Mantoue, ou se faire jour par la rive droite du Pô en combattant notre armée, ou enfin se renfermer dans Turin.

Les divisions Chabran et Lapoype reçoivent l’ordre de garder le Pô ; le détachement laissé à Ivrée observe l’Orco; le corps du général Moncey occupe Plaisance, observe Bobbio, garde le Tessin, la Sesia et l’Oglio, depuis le confluent de cette rivière jusqu’au Pô et pousse des reconnaissances sur Peschiera et Mantoue; la légion italique occupe Brescia. Le reste de l’armée, Bonaparte à la tête, marche à l’ennemi.

Le 24 prairial, à la pointe du jour, l’armée se dirige sur Tortone et Castel-Nuovo-di-Scrivia. Le corps du général Victor, qui forme l’avant-garde, passe la Scrivia à Ova, celui du général Lannes s’empare de Castel-Nuovo, où l’ennemi abandonne 1500 malades, parmi lesquels 600 convalescents prêts à grossir son armée. Le corps aux ordres du général Desaix prend position en avant de Ponte-Curone.

Le même jour, l’armée marche sur San-Giuliano que l’avant-garde de l’ennemi évacue pour aller prendre position à Marengo. Il y est attaqué par la division Gardanne, soutenue de la 24e légère, et est forcé de se retirer jusqu’à son pont sur la Bormida, après avoir perdu 2 pièces de canon et 180 prisonniers.

L’ennemi venait de refuser la bataille dans la plaine située entre San-Giuliano et Marengo, où il pouvait tirer un grand avantage de sa nombreuse cavalerie. Tout devait faire présumer qu’il ne nous attaquerait pas, après nous avoir laissés acquérir la connaissance du terrain et de sa position et qu’il avait le projet soit de passer le Pô et le Tessin, soit de se porter sur Gênes et Bobbio.

Des mesures sont prises pour lui opposer des forces sur la route d’Alexandrie à Gênes et sur la rive gauche du Pô, dont il pouvait tenter le passage à Casale ou à Valenza. Une division du corps aux ordres du général Desaix se porte sur Rivalta en tournant Tortone; des ponts volants sont établis à hauteur de Castel-Nuovo, pour passer rapidement le Pô et par un mouvement de flanc se réunir aux divisions d’observation sur la rive gauche de ce fleuve.

Mais le 25, à 7 heures du matin, la division Gardanne, qui faisait notre avant-garde, est attaquée. L’ennemi par le développement de ses forces fait connaître ses projets.

Les troupes aux ordres du général Victor sont aussitôt rangées en bataille; une partie forme le centre qui occupe le village de Marengo; l’autre forme l’aile gauche qui s’étend jusqu’à la Bormida. Le corps du général Lannes est à l’aile droite. L’armée, formée sur deux lignes, avait ses ailes soutenues d’un gros corps de cavalerie.

L’ennemi se déploie successivement et débouche par trois colonnes: celle de droite débouche sur Frugarolo en remontant la Bormida, celle du centre sur Marengo par la grande route, enfin celle de gauche sur Castel-Ceriolo.

Le général Victor me fait prévenir qu’il est attaqué par toutes les forces ennemies. Je fais aussitôt marcher la réserve de cavalerie et le corps du général Desaix dont je rappelle la division qui se dirigeait sur Serravalle.

Le Premier Consul se porte rapidement sur le champ de bataille: nous trouvons en y arrivant l’action engagée sur tous les points; on se battait de part et d’autre avec un égal acharnement.

Le général Gardanne soutenait depuis deux heures l’attaque de la droite et du centre de l’ennemi sans perdre un pouce de terrain, malgré l’infériorité de son artillerie. La brigade aux ordres du général Kellermann, composée des 2e et 20e régiments de cavalerie et du 8e de dragons, appuyait la gauche du général Victor. La 44e et la 101e de ligne soutenaient leur réputation.

Le général Victor envoie des ordres à la brigade de cavalerie du général Duvignau; mais ce général avait quitté sans autorisation le commandement de sa brigade, ce qui retarde l’exécution des mouvements. 200 hommes de ce corps sont commandés pour remonter la Bormida et observer le mouvement de la droite de l’ennemi. Le reste reçoit l’ordre d’appuyer la gauche de l’armée et se conduit avec valeur.

Le général Gardanne, obligé de quitter sa position d’avant-garde, se retire par échelons et prend une position oblique. La droite est au village de Marengo, la gauche sur les rives de la Bormida. Dans cette nouvelle position il prend en flanc la colonne qui marche sur Marengo et dirige sur elle une fusillade terrible. Les rangs de cette colonne sont éclaircis; elle hésite un instant; déjà plusieurs parties commençaient à plier, mais elle reçoit de nouveaux renforts et continue sa marche.

Le général Victor dispose successivement la 24e légère, la 43e et la 96e de ligne pour défendre le village de Marengo.

Tandis que ces mouvements s’exécutent, la brigade du général Kellermann soutient la gauche; le 8e de dragons charge et culbute une colonne ennemie, mais il est chargé. à son tour par des forces supérieures. Les 2e et 20e de cavalerie le soutiennent et font plus de 100 prisonniers.

La gauche de l’ennemi s’avance vers Castel-Ceriolo; son centre, recevant toujours de nouveaux renforts, parvient à s’emparer du village de Marengo où il fait prisonniers 400 hommes qui se tenaient dans une maison. Quelques-uns de nos tirailleurs, manquant de cartouches, abandonnent en désordre le champ de bataille et l’ennemi, encouragé par ce succès, charge avec plus d’impétuosité.

Le général Lannes le combat avec avantage. Sa ligne, découverte dans la plaine, résiste à l’artillerie et soutient la charge de la cavalerie; mais il ne peut pousser l’ennemi sans se trouver débordé par la gauche. Il envoie la 40e demi-brigade et la 22e renforcer la division Chambarlhac qui perdait du terrain.

L’ennemi, souvent repoussé au centre, revient toujours à la charge et finit par déborder le village de Marengo. Le général Victor ordonne un mouvement rétrograde sur la réserve.

Le général Lannes se voit alors attaqué par des forces infiniment supérieures: deux lignes d’infanterie marchent à lui avec une artillerie formidable. La division Watrin et la 28e sont inébranlables; sur le point d’être tournées par un corps considérable, elles sont soutenues par la brigade de dragons aux ordres du général Champeaux.

Le changement de position du général Victor oblige le général Lannes à suivre le même mouvement. Le Premier Consul instruit que la réserve du général Desaix n’était pas encore prête se porte lui-même à la division Lannes pour ralentir son mouvement de retraite. Cependant l’ennemi s’avançait.

Il ordonna différents mouvements à la 72e demi-brigade; il veut même prendre l’ennemi en flanc et charger à la tête de cette demi-brigade; mais un cri sort de tous les rangs:  » Nous ne Voulons pas que le Premier Consul s’expose « , et l’on vit alors une lutte intrépide du soldat qui, oubliant le danger, ne pensait qu’à celui que courait son chef.

Cependant l’on gagne du temps, la retraite se fait bientôt par échiquier sous le feu de 80 pièces d’artillerie, qui précèdent la marche des bataillons autrichiens et Vomissent dans nos rangs une grêle de boulets et d’obus. Rien ne peut ébranler nos bataillons, ils se serrent et manoeuvrent avec le même ordre et le même sang-froid que s’ils eussent été à l’exercice; le rang qui vient d’être éclairci se trouve aussitôt rempli par d’autres braves ; jamais on ne vit un mouvement plus régulier ni plus imposant.

L’ennemi se croyait assure de la victoire; une cavalerie nombreuse, soutenue de plusieurs escadrons d’artillerie légère, débordait notre droite et menaçait de tourner l’armée.

Les grenadiers de la garde du Consul marchent pour appuyer la droite; ils s’avancent et soutiennent trois charges successives. Au même moment arrive la division Monnier qui faisait partie de la réserve. Je dirige deux demi-brigades sur le village de Castel-Ceriolo, avec ordre de charger les bataillons qui soutiennent la cavalerie ennemie. Ce corps traverse la plaine et s’empare de Castel-Ceriolo après avoir repoussé une charge de cavalerie; mais notre centre et notre gauche continuant leur mouvement rétrograde, il est bientôt obligé d’évacuer ce village; en se retirant il suit le mouvement de l’armée, entouré de la cavalerie ennemie qu’il tient en échec.

L’armée arrive à la plaine de San-Giuliano où la réserve aux ordres du général Desaix était formée sur deux lignes flanquées à droite de 12 pièces d’artillerie commandées par le général Marmont et soutenues à gauche par la cavalerie aux ordres du général Kellermann. Le Premier Consul, exposé au feu le plus vif, parcourt les rangs pour encourager les soldats et fait arrêter ce mouvement rétrograde; il était 4 heures après-midi.

Le général Desaix, à la tête de la brave 9e légère, s’élance avec impétuosité au milieu des bataillons ennemis et les charge à la baïonnette. Le reste de la division Boudet suit ce mouvement sur la droite. Toute l’armée sur deux lignes s’avance au pas de charge.

L’ennemi étonné met son artillerie en retraite; son infanterie commence à plier. Le général Desaix est atteint d’une balle mortelle. La mort de cet officier distingué, dont la France pleurera longtemps la perte, enflamme d’une nouvelle ardeur les braves qu’il commandait. Tous brûlant de lè venger, ils se précipitent avec fureur sur la première ligne de l’infanterie ennemie qui résiste après s’être repliée sur la deuxième ligne. Toutes les deux s’ébranlent à la fois pour faire une charge à la baïonnette. Nos bataillons sont arrêtés un moment, mais le général Kellermann ordonne la charge avec 800 cavaliers qui culbutent l’ennemi et lui font 6,000 prisonniers, parmi lesquels le général Zach, chef de l’état-major de l’armée autrichienne, le général Saint-Julien, plusieurs autres généraux et presque tous les officiers de l’état-major.

L’ennemi avait encore une troisième ligne d’infanterie soutenue du reste de l’artillerie et de toute la cavalerie. Le général Lannes avec la division Watrin, les grenadiers à pied de la garde des Consuls et la division Boudet, marchent contre cette ligne et sont soutenus dans cette charge par l’artillerie que commande le général Marmont. La cavalerie aux ordres du général Murat, les grenadiers à cheval commandés par le chef de brigade Bessières chargent à leur tour la cavalerie ennemie, l’obligent à se retirer avec précipitation et la mettent en déroute. Son arrière-garde est taillée en pièces.

L’ennemi en désordre était arrivé sur le pont de la Bormida; on se battait depuis une heure dans les ténèbres. La nuit seule a sauvé les débris de l’armée autrichienne.

Cette journée a coûté à l’ennemi 12 drapeaux, 26 pièces de canon et 15,000 hommes dont 3,000 tués, 5,000 blessés et 7,000 faits prisonniers. 7 de ses généraux et plus de 400 de ses officiers ont été blessés.

Nous avons à regretter 7 à 800 tués, 2,000 blessés et 1100 faits prisonniers. Parmi les blessés se trouvent les généraux de brigade Rivaud, Champeaux, Malher et Mainoni.

Jamais combat ne fut plus opiniâtre, jamais victoire ne fut disputée avec plus d’acharnement; Autrichiens et Français admiraient respectivement le courage de leurs ennemis. Les deux armées se sont trouvées engagées pendant quatorze heures à portée de la mousqueterie.

Dans cette journée mémorable les troupes de toutes armes se sont couvertes de gloire. Pour citer tous les braves qui se sont distingués, il faudrait nommer tous les officiers et plus de la moitié des soldats.

Le général Victor rend hommage au sang-froid et aux talents qu’ont déployés le général Rivaud et les citoyens Ferey et Bisson, chefs des 24e et 43e demi-brigades.

Le général Lannes a montré dans cette journée le calme d’un vieux général.

Le général Watrin, qui l’a secondé partout, mérite les plus grands éloges. Son frère, qui était adjoint aux adjudants généraux, a été tué à ses côtés.

Le chef de brigade Valhubert de la 28e et le chef de bataillon Taupin, le général de brigade Gency, le citoyen Macon, chef de brigade de la 6e légère, le citoyen Alix, chef d’escadron au 2e régiment de cavalerie, se sont particulièrement distingués.

L’adjudant général Noguès a donné des preuves de bravoure.

Le général Murat, qui a rendu tant de services dans cette campagne, fait l’éloge du courage et des talents qu’a déployés le général Kellermann, qui a puissamment contribué à la victoire.

L’adjudant général César Berthier a montré talents, activité et bravoure. Le général Murat se loue des services qu’il a rendus dans cette campagne.

Le chef de brigade Bessières, commandant l’escadron de la garde à cheval des Consuls, a saisi avec précision tous les moments d’attaquer avec avantage. Les succès qu’il a obtenus en manoeuvrant devant l’ennemi avec des forces très inférieures lui assignent un rang distingué. Le citoyen Rignon, capitaine de la garde à pied des Consuls, a été blessé. Le chef d’escadron Colbert a mérité le grade d’adjudant général. Le citoyen Beaumont, aide de camp du général Murat, a contribué à la gloire dont se sont couvertes toutes les troupes à cheval. L’aide de camp Didier a été blessé.

Le cavalier Leboeuf a enlevé un drapeau; le capitaine Montfleury, Girardot et Terret, le chef de brigade Gérard du 20e de cavalerie, le capitaine Tétard qui s’est fait remarquer à la charge, les lieutenants Picquet, Courtois, Moraux, Gavory, Vergé, Poitel et Faure ont eu leurs chevaux tués. Le citoyen Frély et le lieutenant Fraunoux ont été blessés. Le maréchal des logis Velaine a déployé les talents d’un officier distingué.

Le citoyen Lamberty, capitaine à la suite du 2e de cavalerie, le sous-lieutenant Petitot et l’adjudant Jalland méritent de l’avancement.

Le citoyen Conrad, lieutenant du 2e régiment d’artillerie à cheval, a la jambe emportée d’un boulet; il se soulève pour observer le tir de sa batterie. Les canonniers veulent l’emporter, il s’y refuse:  » Servez vos batteries, dit-il, et ayez soin de pointer plus bas « .

Reynal, canonnier du 2e régiment; Mainerod, brigadier des canonniers de la garde des Consuls; Renaud, canonnier au 1er régiment, se sont distingués par la justesse du tir.

Le lieutenant d’artillerie de la garde des Consuls Marin a particulièrement mérité les éloges des généraux de l’armée; cet officier est d’un zèle et d’une bravoure remarquable. Le citoyen Digeon, lieutenant d’artillerie de la garde des Consuls, a montré du sang-froid et du courage.

J’ai été content de l’activité du général Dupont, chef de l’état-major général de l’armée. Mes aides de camp Dutaillis, chef de brigade, et Laborde, capitaine, ont eu leurs chevaux tués. Mon aide de camp Arrighi mérite de l’avancement. Mon aide de camp Berruyer a rallié un bataillon en plantant un drapeau près des rangs ennemis. Mon aide de camp Lejeune a montré du zèle;

Je demande le grade de sous-lieutenant pour le citoyen Jalland, adjudant au 2e régiment de cavalerie; pour le citoyen Velaine, maréchal des logis au même régiment; pour le citoyen Dubois, volontaire auprès du général Lannes; pour le citoyen Brunet, dragon au 9e régiment; une grenade d’or pour le citoyen Reynal, canonnier au 2e régiment d’artillerie légère; pour le citoyen Mainerod, brigadier de la garde des Consuls, et pour le citoyen Renaud, canonnier au 1er régiment d’artillerie.

Alex. BERTHIER.

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Publié dans : Desaix. Bataille de Marengo. les bulletins et rapports. |le 30 novembre, 2007 |Commentaires fermés

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