Journal de campagne de l’armée de réserve, par l’adjudant-commandant Brossier.

Milan, le 30 prairial an 8 (19 juin 1800).

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C’est avec ces moyens qu’il (l’ennemi) se porta sur nous dès la pointe du jour. Il déboucha de sa position en déployant le feu de cinquante à soixante pièces d’artillerie. Nous n’en avions que sept à lui opposer, et nous ne pouvions avoir de munitions que pour cinq à six heures de combat.

L’ennemi recommença plusieurs attaques et fut sans cesse repoussé depuis le matin jusqu’à midi; mais, en le repoussant, il fallait toujours s’arrêter à la Bormida, et même se replier pour ne pas rester sous le feu des batteries placées de l’autre côté de la rivière. La continuité et la durée de ces attaques épuisaient nos moyens et les forces du soldat. Ce fut alors que la gauche plia et se mit même en déroute.

Le général Bonaparte s’était porté à 9 heures sur le champ de bataille. Nous étions au centre. La droite avait eu besoin de renforts. On y avait envoyé les grenadiers à pied. Ils ont soutenu, pendant plusieurs heures, le feu de l’artillerie, celui de plusieurs régiments et des charges de cavalerie, sans reculer d’un pas. Ils ont eu le tiers de leurs forces hors de combat. La gauche était découverte. Le feu de notre artillerie était éteint. Le centre et la droite furent obligés de se replier. Ils le firent en bon ordre. Ce fut alors que le général Bonaparte se porta sur la ligne. Les généraux s’étaient rassemblés autour de lui. Nous étions sous le feu du canon et de la mousqueterie de l’ennemi; les hommes tombaient dans les rangs derrière nous. Le général se plaça devant la 72e. Il voulait se porter en avant avec elle. Ce fut alors qu’on l’entoura et qu’on l’obligea de se retirer. Il est cependant toujours resté exposé aux boulets qui tombaient à chaque instant.

Le général Desaix arrivait, avec la division Boudet. En arrivant, le général Bonaparte lui dit en riant:  » Eh bien! Général Desaix, quelle échauffourée!  »  » Eh bien! Général, lui répond Desaix avec beaucoup de calme et d’intrépidité, j’arrive, nous sommes tous frais; et, s’il le faut, nous nous ferons tuer. « 

Il y eut une espèce de conseil au milieu du feu. Le centre et la droite étaient rangés en bon ordre. La 9e légère, qui faisait la tête de la colonne du général Desaix, se porta de suite à la gauche.

La même division amenait cinq à six bouches à feu qui furent placées au centre.  » Général, dit Desaix, il n’y a qu’à faire un feu d’artillerie bien nourri pendant un quart d’heure, et ensuite, nous nous ébranlerons.  » Ce moyen eut le plus heureux succès. L’artillerie donna à propos et fit le plus grand effet.

L’ennemi, animé par ses avantages, nous poussait vivement. Tous les généraux étaient derrière la ligne pour la faire avancer. Notre feu fut très meurtrier et le força de s’arrêter.

Le général Desaix s’était porté à sa colonne et s’était mis à la tête de la 9e.

Le général Bonaparte m’avait ordonné de l’accompagner.

Le général Boudet et Dalton faisaient notre gauche avec deux demi-brigades.

Je précédais le général Desaix. Nous marchions avec la 9e. Un régiment, placé dans des vignes, n’était qu’à dix pas, et nous recevait avec un feu très vif de mousqueterie ; derrière lui était le chef d’état-major de l’armée ennemie. C’est alors, et en commençant la charge, que le général Desaix fut frappé d’une balle qui était venue obliquement. Elle l’a frappé au-dessus du coeur et elle est sortie par l’épaule droite; si elle était venue directement, c’est moi qui l’aurait reçue, car j’étais devant lui, à cheval. Je me retourne, et je le vois tomber. Je m’approche; il était mort. Il n’avait eu que le temps de dire à Lefebvre, qui était auprès de lui:  » Mort 1 « . Comme il n’avait point d’uniforme, les soldats ne l’ont point remarqué. Lefebvre le fit emporter, et je continuai d’avancer avec la 9e.

Dans ce moment, le général Kellermann fit, par la gauche, une charge de cavalerie sur les troupes qui nous étaient opposées. Elle eut un plein succès. Il fit de 3 à 4,000 prisonniers. On prit le chef d’état-major, le général Zach et plusieurs drapeaux; dès lors, la bataille fut gagnée.

Toutes les colonnes s’avançaient et se déployaient en bon ordre. L’artillerie les suivait et les soutenait par son feu. L’ennemi cède et recule sur tous les points. Cependant, il s’arrêtait quelquefois; alors se déployait un feu de file presque à bout portant. La crainte d’occasionner quelque nouveau désordre faisait qu’on ne s’avançait sur tous les points qu’au pas mesuré. L’ennemi nous avait repoussés l’espace d’une lieue; on regagna tout le terrain en continuant de marcher ainsi jusqu’à la nuit. Vers la fin, il avait plusieurs escadrons qui voulurent faire un mouvement sur la droite pour nous mettre en désordre. L’infanterie, d’abord, les reçut bien. On appelle ensuite la garde à cheval qui était restée toute la journée en bataille. Bessières marche avec les grenadiers en très bon ordre, et, chargeant avec le reste de la cavalerie, ils ont haché tout ce qui était devant eux. Le combat finit alors avec le jour.

Vous jugez, d’après ces détails, que, de part et d’autre, on a beaucoup souffert. Au dire de tout le monde, il y a eu peu de batailles où l’on ait mis plus d’acharnement; celle-ci était décisive. J’évalue notre perte à 6 à 700 tués, 2,000 blessés et 1500 prisonniers. L’ennemi a eu probablement 1600 morts, 3 à 4,000 blessés et 4 à 5,000 prisonniers.

N’eût-il perdu personne, sa défaite était complète, par cela seul qu’il n’avait pu nous forcer; car il était sans vivres et cerné de toutes parts. Il a été obligé de demander, le lendemain, à capituler. Vous savez déjà tout ce qui a été fait, et comment nous nous trouvons, sans coup férir, maîtres de toute l’Italie. Ce sont là, sans doute, les préliminaires de la paix. Il n’est guère possible qu’après de pareilles leçons, l’Empereur ait envie de recommencer à se faire donner sur les oreilles.

Vous serez bien aise d’apprendre que la division Boudet a été regardée comme ayant sauvé l’armée; car, à vrai dire, à 2 heures, la bataille était perdue. Cette division est une de celles où il y a le plus d’ordre. On loue l’activité de son général ; on ne fait pas moins d’éloges de celle de Dalton, son chef d’état-major.

Je ne connaissais point personnellement le général Desaix; mais je lui payais le tribut d’estime que sa vue seule inspirait. Je l’ai vu tomber avec le plus vif regret. Je regrettais de n’être pas frappé à sa place. Il n’y a point de soldat qui n’ait exprimé les mêmes regrets. Son aide de camp Savary m’a chargé de le rappeler à votre souvenir.

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Publié dans : Desaix. Bataille de Marengo. les bulletins et rapports. |le 30 novembre, 2007 |Commentaires fermés

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