Le lieutenant général Victor, au général en chef Berthier.

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La Spinetta, le 27 prairial an 8 (16 juin 1800).

Le 25, à 9 heures du matin, l’armée autrichienne, réunie sous les murs d’Alexandrie, s’est dirigée en trois colonnes: celle de droite, remontant la Bormida, sur Frugarolo; celle du centre, par la grande route de Tortone sur Marengo et celle de gauche sur Castel-Ceriolo, pour nous attaquer.

Les deux premières colonnes ont attaqué le général Gardanne par un feu d’artillerie auquel la nôtre a répondu avec avantage; la fusillade la plus terrible s’est ensuite engagée; elle s’est soutenue de part et d’autre avec un acharnement incroyable pendant près de deux heures, après lesquelles la division Gardanne, pressée par un ennemi bien supérieur, a cédé ce premier champ de bataille en ordre d’échelons pour prendre une ligne oblique se liant par la droite au village de Marengo, et par la gauche à la Bormida, pour battre de revers les deux communications qui le traversent.

Là, un combat plus meurtrier encore que le premier s’est engagé, l’intervalle qui nous séparait des ennemis n’était que de quelques toises; toutes les armes étaient en action; des charges d’infanterie et de cavalerie soutenues d’un feu des plus violents se sont multipliées pendant près de deux heures. Les ennemis cédaient déjà du terrain, lorsqu’une partie de leur réserve vint à leur secours; leur colonne de gauche s’avançait sur Castel-Ceriolo; le général Lannes la reçut avec la vigueur qui lui est familière.

Je fis alors remplacer les bataillons de nos troupes qui avaient le plus souffert, par ceux de la division Chambarlhac; le combat fut aussitôt rétabli et devint en un instant plus opiniâtre et plus sanglant; les ennemis sont repoussés une seconde fois; on les poursuit la baïonnette aux reins; ils reçoivent de nouveaux secours en infanterie et en cavalerie; nos troupes, après une forte résistance, se retirent quelques pas, soutiennent les efforts de l’ennemi jusqu’à ce qu’un tiers au moins de nos forces aient été mises hors de combat et que le reste ait manqué de munitions de guerre . 

Ce moment critique commandait des dispositions rétrogrades, pour éviter la confusion inévitable presque toujours dans les dangers de ce genre; je les ordonnai, et elles ont été exécutées avec calme et dans le plus grand ordre, sous le feu de l’ennemi, auquel nos troupes répondaient avec beaucoup de valeur. La retraite fut ainsi effectuée par bataillons formés en colonnes d’attaque jusqu’à la plaine de San-Giuliano, où le général Desaix arrivait avec le corps à ses ordres. Celui-ci a aussitôt repris l’offensive; nos troupes, encouragées par cet exemple et celles de la droite, commandées par le général Lannes, se sont reportées en avant au pas de charge, ont mis l’ennemi en fuite et lui ont pris des canons et des prisonniers . La victoire s’est enfin décidée pour nous et les divisions Gardanne et Chambarlhac ont pris position sur le champ de bataille.

Depuis bien longtemps, il ne s’est vu une affaire aussi sanglante; les ennemis, ivres d’eau-de-vie et désespérés de leur position, se battaient en lions; nos soldats, connaissant la nécessité d’une défense vigoureuse, ont fait des prodiges de valeur; toutes les troupes se sont couvertes de gloire.

Les généraux Gardanne et Rivaud; les chefs de brigade Ferey, de la 24e légère; Bisson, de la 43e, et Lepreux, de la 96e de ligne; les aides de camp Fabre, Quiot, Boudignon et Thomières se sont particulièrement distingués; les officiers, en général, ont donné l’exemple du courage et de l’ordre. 

L’ennemi a perdu, dans cette journée, un tiers au moins de ses forces; les campagnes sont couvertes de ses morts; la quantité de ses blessés est énorme. Notre perte est aussi très sensible; sur les rapports qui m’ont été faits, on compte plus de 3,000 hommes hors de combat. Parmi les blessés, sont: le général Rivaud et son aide de camp; l’aide de camp Boudignon; trois chefs de bataillon; environ soixante officiers particuliers; beaucoup d’autres de ces derniers ont été tués.

Le général Kellermann, commandant la cavalerie attachée à la gauche de l’armée, a déployé, dans cette bataille, autant d’intrépidité que de connaissances militaires; plusieurs charges, faites à propos, ont puissamment secondé mes dispositions et ont fait un grand mal à l’ennemi.

Il est une infinité de traits distingués que je recueillerai pour vous en adresser le tableau. Je regrette de ne pouvoir les faire connaître de suite au public; il y verrait des hommes qui honorent leur patrie.

Salut et respect.

VICTOR.

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Publié dans : Desaix. Bataille de Marengo. les bulletins et rapports. |le 30 novembre, 2007 |Commentaires fermés

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