Le général Rivaud, au général Dupont.

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Marengo, le 26 prairial an 8 (15 juin 1800).

Le 25, dès 3 heures du matin, l’ennemi s’est mis sous les armes, un tiers de son armée entre la Bormida et Alexandrie, et les deux autres tiers derrière Alexandrie. Son armée était d’environ 28,000 hommes d’infanterie et 7,000 de cavalerie, avec une artillerie formidable. Il est resté dans cette situation, attendant d’être attaqué, jusqu’à 8 heures du matin. Voyant alors que notre armée ne faisait aucun mouvement, Mélas, commandant l’armée autrichienne, a pensé que Bonaparte avait jugé trop dangereux d’attaquer de front une position qui avait devant elle la Bormida, à son centre la place d’Alexandrie, et derrière, le Tanaro. Mélas a supposé que Bonaparte avait détaché une partie de son armée pour passer le Tanaro sur notre droite, afin de tourner sa position et, de là, lui faire abandonner; il s’est, en conséquence, décidé  à attaquer de suite la portion d’armée que Bonaparte laissait devant lui, espérant l’écraser par le nombre et battre ensuite la portion détachée.

A 9 heures du matin, Mélas a formé son plan d’attaque, et, pour lui donner plus d’impétuosité, il a placé à l’avant-garde 3,000 grenadiers; il a fait déboucher ses colonnes par ses ponts de la Bormida et a commencé, sur la division de Gardanne, l’attaque la plus vive. Les Français ont reçu le combat avec beaucoup de valeur, et des feux d’artillerie, de peloton, de bataillon se sont fait entendre tout à coup à 500 pas au delà de Marengo.

J’ai, d’après les ordres du lieutenant général Victor, mis ma brigade sous les armes, et j’ai établi ma ligne, la droite au village de Marengo, le centre en avant de Spinetta, et la gauche proche d’un ruisseau nommé l’Orba; ma brigade était en plaine rase, et, cependant, je n’avais pas une seule pièce d’artillerie  pour répondre à celles, très nombreuses, de l’ennemi qui, déjà, me tuait beaucoup d’hommes; je n’avais, derrière ma gauche, que quatre escadrons de cavalerie, formant environ 400 hommes. Le général Victor sentit, comme moi, l’importance du village de Marengo, qui, formant un angle saillant très aigu dans la plaine, offrait à l’ennemi l’avantage de découvrir toute notre armée sans être aperçu, et de diriger contre nous telle portion de ses forces qu’il aurait cru nécessaire pour nous accabler sur un point faible.

A peine l’attaque était-elle commencée depuis une demi-heure, que, déjà, la petite division de Gardanne était accablée par le nombre et cédait pied à pied du terrain à l’ennemi. Pour conserver l’importante position de Marengo, je plaçai sur le front du village le 1er bataillon de la 43e et je donnai ordre au commandant de se défendre avec acharnement. A peine ce bataillon fut-il placé; que les troupes de Gardanne, repoussées, se jetèrent en désordre sur ce village et que ce bataillon eut à soutenir tout l’effort de l’ennemi. Mélas avait dirigé ses principales forces sur ce village, qui formait le centre de sa ligne et qui lui offrait trois belles routes pour déboucher dans la plaine. Un corps de 3,000 grenadiers formait son avant-garde, et, à l’aide de trente pièces d’artillerie, il culbutait tout ce qu’il rencontrait. Comme le 1er bataillon de la 43e aurait été accablé par le nombre, malgré sa valeureuse résistance, à midi, je le fis soutenir par le 2e de la même demi-brigade.

L’ennemi, à son tour, augmente ses forces et ses attaques sur le village, qui continua d’être tenu par nos troupes, mais dont les cartouches commençaient à manquer. A 1 heure, je me portai moi-même au secours du village avec le 3e bataillon de la 43e et le 3e de la 96e; j’appuyai ma droite au village et je prolongeai ma gauche en offensive sur l’ennemi. Je fus aussitôt chargé par les 3,000 grenadiers qui formaient l’avant-garde et qui venaient de repousser en désordre nos troupes dans le village; j’arrêtai l’ennemi par des feux de peloton très nourris, et je le fis rétrograder; il revint aussitôt à la charge, renforcé de troupes fraîches; j’arrêtai encore cet effort et voulus avancer sur l’ennemi; un ravin m’arrêta à dix pas de là; alors, il s’engagea une fusillade extrêmement vive, à bout portant; elle dura un gros quart d’heure; les hommes tombaient comme grêle de part et d’autre; je perdis dans cet instant la moitié de ma ligne; ce ne fut plus qu’un champ de carnage; tout ce qui, dans ma brigade, était à cheval, fut tué ou blessé; les chefs de bataillon, les capitaines furent atteints dangereusement; mes ordonnances furent tués; mon aide de camp eut la cuisse droite traversée d’une balle; je fus moi-même blessé à la cuisse par un biscaïen; la plaie était horrible; mais je sentais que, si je cédais, l’ennemi s’emparerait du village, déboucherait dans la plaine avec sa cavalerie et son artillerie et prendrait toutes les troupes qui avaient déjà pris part au combat et qui étaient en désordre dans la plaine.

L’ennemi, désespéré de n’avoir pu m’ébranler avec son infanterie, forma une charge de cavalerie; mais cette troupe vint s’arrêter devant le feu de mes bataillons; n’ayant pu franchir le ravin; elle se culbuta en désordre sur elle-même, et perdit une soixantaine d’hommes.

De nouvelles troupes étant venues renforcer l’ennemi, il tenta une quatrième charge, tant sur moi que sur une première ligne du général Lannes qui arrivait au combat. Les troupes de Lannes furent ébranlées et plièrent; mes deux bataillons plièrent également. Je jugeai que tout était perdu si l’on ne ralliait pas; malgré que déjà ma blessure me fit beaucoup souffrir, je me portai au centre de mes deux bataillons, j’arrêtai les tambours qui fuyaient, je les mis en avant, je leur fis battre la charge; mes troupes s’arrêtèrent; je les remis face en tête, et, sous le feu très vif. de l’ennemi, je les reportai en avant; je culbutai les grenadiers qui, déjà, passaient le ravin, et je fis replier l’ennemi à son tour, jusqu’à 300 pas du village; alors, les troupes du général Lannes, s’avançant également sur le front du village, le combat fut rétabli. Il était alors 2 heures après-midi. Les deux autres bataillons de la 96e agissaient sur la gauche et étaient dirigés par le général Victor. Ayant la cuisse très enflée, et ne pouvant plus tenir à cheval, je profitai de cette heureuse situation des choses, pour me retirer du combat et me rendre à l’ambulance pour me faire panser.

Les bataillons de la 43e et le 3e de la 96e qui ont agi sous mes yeux se sont très bien conduits dans cette affaire. Les quatre chefs de bataillon ont été blessés, 45 autres officiers et 700 sous-officiers et soldats ont été tués ou blessés. Lorsque j’aurai reçu les détails de ce qui s’est passé dans le reste de la journée, je donnerai un rapport plus circonstancié dans lequel je ferai connaître les noms des braves qui se sont particulièrement distingués et qui méritent de l’avancement . 

D’après les rapports ultérieurs reçus le lendemain, les six bataillons de ma brigade ont eu 82 officiers tués ou blessés et 1900 sous-officiers et soldats.

 RIVAUD

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