Dupont, général de division, chef de l’état-major général de l’armée de réserve

Dupont, général de division, chef de l’état-major général de l’armée de réserve, au Ministre de la guerre.

Garofoli, le 28 prairial an 8 (17 juin 1800).

Le même champ de bataille devait servir, le lendemain, à l’un des plus grands événements qui puissent illustrer les armes françaises. M. de Mélas, voyant sa ligne de communication coupée et craignant d’être attaqué de front par le général Berthier, pendant que le général Masséna marcherait sur ses derrières, pour l’enfermer entre le Pô, le Tanaro et les deux armées, a pris le parti de tenter le sort d’une bataille générale, pour se frayer la route de Plaisance. La jonction de toutes ses forces s’est opérée, le 24, à Alexandrie, et le 25, il a passé la Bormida sur deux ponts, dont l’un a été jeté pendant la nuit.

La division Gardanne et la division Chambarlhac, composée des brigades des généraux Rivaud et Herbin, sous le commandement du général Victor, étaient placés, dès la veille, en avant de Marengo. Le corps du général Lannes, composé de la brigade du général Mainoni et de la division Watrin, où se trouvent les brigades des généraux Malher et Gency, s’est porté à leur hauteur à droite; la cavalerie, aux ordres du lieutenant général Murat, et composée des brigades des généraux Rivaud, Champeaux et Kellermann, a été placée sur les ailes et dans les intervalles; c’est dans cet ordre que la bataille s’est donnée.

L’ennemi, en débouchant dans la vaste plaine qui sépare Alexandrie et Tortone, a manoeuvré de manière à nous déborder par les deux ailes, et il avait, à son centre, trois divisions destinées à faire effort sur le village de Marengo. Une artillerie, composée de plus de 100 bouches à feu, couvrait tout son front. Sa supériorité numérique dans toutes les armes était considérable. Il n’avait cependant fait aucun progrès après six heures de combat. Le feu le plus violent régnait sur toute la ligne et des charges audacieuses se renouvelaient souvent; mais notre droite, se trouvant menacée par un corps qui se prolongeait du côté de Castel-Ceriolo, nous avons abandonné Marengo et pris position en arrière de ce village. Ce mouvement était nécessaire pour ne pas être débordé; le feu n’a pas été interrompu un instant.

La division Monnier, qui était campée à Garofoli, est alors arrivée sur le champ de bataille; la 19e légère et la 70e demi-brigade, aux ordres des généraux Carra-Saint-Cyr et Schilt, ont marché sur la droite, et elles ont repris une partie du terrain que nous y avions cédé. La garde à pied et à cheval des Consuls a beaucoup contribué à soutenir le combat de ce côté.

Cependant, l’ennemi, déployant les forces qu’il tenait en réserve, et enhardi par sa grande supériorité en artillerie, cherchait toujours à dépasser notre droite; il renouvelait en même temps ses efforts au centre, où il avait placé trois profondes colonnes, sur lesquelles il avait fondé l’espérance de pénétrer jusqu’à San-Giuliano.

Il était alors 5 heures du soir. Tous les généraux, avides de danger, parcouraient les rangs pour ranimer l’ardeur des troupes; rien ne pouvait l’exciter plus vivement que la présence du Premier Consul, bravant tous les hasards et opposant sa fortune à la confiance momentanée de l’ennemi. C’était l’instant décisif.

La division Boudet, composée des brigades des généraux Monnier et Guénand et faisant partie du corps commandé par le général Desaix, s’était dirigée de Ponte-Curone sur Rivalta; mais, ayant reçu l’ordre de se réunir à l’armée, elle est arrivée en ce moment, par une marche rapide, en avant de San-Giuliano.

Le général Desaix fait aussitôt ses dispositions avec cette habileté qui lui a acquis une si juste célébrité, et il aborde l’ennemi qui était alors à hauteur de Cassina-Grossa. Le combat se ranime avec une nouvelle chaleur; la 9e demi-brigade légère et les grenadiers des Consuls font des prodiges d’audace; tous les corps oublient les fatigues et les pertes de la journée; ils combattent avec une vigueur qui semble croître.

La victoire ne pouvait rester plus longtemps incertaine; le général Kellermann, à la tête du 8e régiment de dragons et des 2e et 20e de cavalerie, charge avec impétuosité un corps ennemi de six bataillons de grenadiers qui s’avançait vers la Cassine; il l’enveloppe et lui fait mettre bas les armes. Ce brillant succès est le signal, pour l’armée, d’une attaque générale; l’ennemi est ébranlé de toutes parts; il dispute encore un terrain qui lui avait coûté tant de sacrifices; mais il reconnaît enfin sa défaite, et il se met en pleine retraite. Nous le poursuivons jusqu’au delà de Marengo, sur les bords de la Bormida, et la nuit ne nous permet pas de le harceler plus longtemps.

Cette bataille a duré treize heures; il en est peu où l’audace et le talent aient plus évidemment fixé la fortune.

L’ennemi a perdu environ 12,000 hommes, dont 6,000 prisonniers, 4,000 blessés et 2,000 tués, huit drapeaux, vingt bouches à feu et des munitions de guerre. Il a eu 400 officiers de tous grades et huit généraux hors de combat. Les généraux Haddick et Bellegarde sont du nombre; le général Zach, chef de l’état-major, a été pris.

L’armée de la République a fait la perte irréparable du général Desaix; ses campagnes sur le Rhin et en Égypte rendent son éloge superflu. Son corps a été transféré à Milan, où il sera embaumé. Les généraux Rivaud (d’infanterie), Mainoni, Malher et Champeaux ont été blessés. Le général en chef Berthier a eu le bras légèrement atteint d’une balle; ses aides de camp Dutaillis et Laborde ont eu leurs chevaux tués sous eux à ses côtés. Le frère du général Watrin, officier d’état-major, a été tué. Je vous adresserai l’état des pertes de chaque corps, lorsqu’il m’aura été remis.

Le 26, le général Mélas, pour sauver les débris de son armée, s’est engagé à évacuer toutes les places qu’il occupe jusqu’à l’Oglio. Je vous rendrai compte, dans une autre lettre, des détails de cette évacuation, dont j’ai été chargé de déterminer les époques avec le général Mélas. Cet événement extraordinaire rend la victoire de Marengo la plus éclatante peut-être de toutes celles qui ont consacré la gloire du nom français.

L’héroïsme des officiers généraux, la valeur des chefs de corps et des officiers particuliers, l’intrépidité des troupes méritent tous les éloges de la nation qui n’a jamais été plus grande que dans cette journée.

DUPONT.

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