Campagne de Syrie

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 Mars 1799.  le premier massacre colonial moderne. 

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Un courrier intercepté, révèle que les Ottomans préparent une expédition. Bonaparte passe aussitôt à l’offensive. En cas de coup d’état royaliste, il espère rentrer en France, mais en l’absence de navires, la voie maritime est pour le moins compromise. Dans ce contexte, comme il le confiera plus tard, et à plusieurs reprises, il envisage une conquête de l’Empire ottoman et un retour en France par Constantinople. Mais celui qui se veut un nouvel Alexandre rêve aussi de s’emparer des Indes et d’y bâtir un Empire. Avec un corps expéditionnaire de treize mille hommes, l’un ou l’autre projet requiert une forte armée locale. Quoi qu’il en soit, les Britanniques prennent la menace au sérieux.

El-Arich, dans le Sinaï, est prise le 20 février 1799 après un siège de treize jours. Les assiégés capitulent dans des conditions très favorables, mais les accords sont aussitôt trahis par les Français. Les Mamelouks sont envoyés en Égypte, les mercenaires engagés de force. Délié de toute promesse, le reste des troupes part en Syrie rejoindre Djezzar Pacha le « boucher » maître de la région.

Gaza, prise sans combat le 24 février, les Français trouvent vivres et munitions.

Le 28, Ramallah est l’objet de quelques pillages malgré l’absence de résistance. Mais les montagnards , que les Français appellent les Naplousains, ne faiblissent pas. La percée de Bonaparte se réduit bien vite au seul littoral. Aux avant-postes, l’aide de camp Eugène de Beauharnais parvient en vue de Jérusalem. Il est aussitôt rappelé. L’effort doit être porté tout entier sur Djezzar, replié dans Saint-Jean d’Acre.

Dernière étape sur la route, Jaffa est assiégée le 3 mars 1799. Le 7, le chef d’état-major Berthier entame des négociations à la demande du général en chef. Le parlementaire envoyé pour exiger la reddition est décapité, sa tête brandie en haut des remparts. Le général en chef se voit contraint d’ordonner l’assaut. Les troupes se rendent maîtres d’une grande partie de la ville en trois heures. Bonaparte résume ainsi les vingt-quatre heures qui suivent: « La fureur du soldat était à son comble, tout fut passé au fil de l’épée; la ville, ainsi au pillage, éprouva toutes les horreurs d’une ville prise d’assaut. » Sur les cinq mille hommes de la garnison, deux mille meurent au combat ou durant les pillages. Les autres trouvent refuge dans de vastes bâtiments, formés d’une grande tour entourée de constructions.

Les aides de camp Beauharnais et Croisier, envoyés en reconnaissance, obtiennent leur reddition contre promesse de leur laisser la vie sauve, malgré l’arrêt de mort prononcé contre toute la garnison de la ville prise d’assaut.

À leur retour, Bonaparte s’emporte en apprenant la nouvelle: « Que veulent-ils que j’en fasse? Ai-je des vivres pour les nourrir? Des bâtiments pour les transporter en Égypte et en France? » Les aides de camp font savoir qu’ils se sont trouvés en bien mauvaise posture. « Il fallait mourir et ne pas m’amener ces malheureux! » leur est-il répondu.

Les exécutions commencent le 8 mars et se poursuivent jusqu’au 10. Pour épargner les munitions, la tâche est achevée à la baïonnette. Un témoignage publié en 1979, dix-neuf lettres écrites par François Bernoyer, chef de l’atelier d’habillement de l’armée d’Orient, laisse entendre qu’un sort semblable est réservé aux femmes ramenées au camp par les soldats pour en faire le commerce.

S’appuyant sur les Mémoires de Bourrienne, de nombreux historiens accréditeront la version d’un conseil de guerre de trois jours ayant précédé les exécutions. Or celles-ci commencent le 8 mars. On ne trouve aucune trace d’une telle réunion, et Bonaparte n’en fait jamais état. Quelques centaines de prisonniers sont épargnés, presque tous égyptiens.

Devant le scandale suscité par ces massacres en Angleterre et dans la contre-révolution, Bonaparte cherchera à se justifier, invoquant la gêne représentée par cette masse de prisonniers, et le fait d’avoir reconnu parmi eux neuf-cents combattants présents au siège d’El-Arich, qui n’auraient pas tenu parole. Ce contingent, s’il existait (on a vu que les Français avaient eux aussi trahi leurs promesses) ne pouvait représenter plus d’un quart à un tiers des soldats en présence. La raison du massacre est ailleurs.

Dans son rapport au Directoire, Bonaparte ne cherche pas à dissimuler à ses chefs son action à l’égard de la garnison de Jaffa, qu’écrit-il : « Quatre mille hommes des troupes de Djezzâr ont été passés au fil de l’épée; il y avoit huit cents canonniers: une partie des habitans a été massacrée. » Il mélange donc les massacres du 7 et ceux du 8. Pourtant ceux-ci sont différents.

Le 7 : pas de négociation, pas de reddition.  massacres et violents combats de rues menés par des soldats difficilement contrôlables et qui se terminèrent dans les ténèbres de la nuit. 

Le 7 :  tout répond aux lois de la guerre relatives aux villes prises d’assaut.

Le 8 : négociation suivie de reddition. Massacre ordonné hors combat, contre un ennemi sans arme et qui s’était rendu. Tout pouvait ce jour là être réfléchi sereinement avec l’assurance que les ordres allaient être exécutés à la lettre.  

Le 8 :  aucune loi n’autorisait  Bonaparte à se débarrasser des prisonniers. 

Confiant dans la portée de son geste, il fait le 9 mars cette déclaration aux Palestiniens: « Tous les efforts humains sont inutiles contre moi, car tout ce que j’entreprends doit réussir,  si je suis terrible pour mes ennemis, je suis bon et miséricordieux pour mes amis. »  une partie des prisonniers vient de la garnison d’El Arish et sont parjures. Mais aussi de mentir pour se justifier auprès de la troupe : « si nous ne les tuons pas nous courrons à la famine ». 

Tous ceux qui ont rapporté ces faits n’ont jamais mélangé les deux massacres et n’ont expliqué le second, non pas au nom des lois de la guerre, mais au nom des justifications du général en chef.

L’armée reprend sa route le 14.

Le siège de Saint-Jean d’Acre commence le 19. Mais les soldats de Djezzar ont compris qu’ils n’avaient rien à perdre, et le siège est levé dans la nuit deux mois plus tard.

L’armée se replie sur Jaffa, où la peste fait des ravages. Bonaparte ordonne à Desgenettes d’administrer aux malades une dose mortelle de laudanum, mais ce dernier refuse. L’ordre est appliqué par le pharmacien en chef de l’armée. Une trentaine de soldats sont empoisonnés, d’autres abandonnés au Mont Carmel. Sept survivront, et raconteront leurs déboires à l’arrivée des Anglais. Par orgueil semble-t-il, Bonaparte a refusé de leur confier les blessés.

La propagande contre-révolutionnaire saura tirer profit de l’événement, portant jusqu’à cinq-cents le nombre des empoisonnés.

Le tableau de Jean-Antoine Gros, fondateur de l’orientalisme et de la propagande impériale, fait référence au deuxième séjour de Bonaparte à Jaffa. L’anecdote est tirée du témoignage de Desgenettes, pourtant peu enclin à la théâtralité. Jacques-Philippe Vioart écrit que, sur la toile de 1804, les Français « ont pris l’air et le caractère du pays ». Conforme à sa légende, entouré d’officiers supérieurs, Bonaparte apparaît comme un être d’exception, respectueux de la hiérarchie mais attentif à chaque soldat.

Aux postures antiques et au décor oriental, il faut ajouter une référence thaumaturgique que Chateaubriand est le premier à souligner, dix ans plus tard, en 1814 : « Dans les arts, même servitude: Buonaparte empoisonne les pestiférés de Jaffa; on fait un tableau qui le représente touchant, par excès de courage et d’humanité, ces mêmes pestiférés. Ce n’était pas ainsi que Saint-Louis guérissait les malades qu’une confiance touchante et religieuse présentait à ses mains royales. »

Les massacres de Jaffa ne firent pas grand bruit en leur temps. Lors du salon de 1804, l’Anglais John Pinkerton, de passage à Paris, fait état de rumeurs sur les crimes de Bonaparte. La propagande a porté ses fruits jusqu’à nos jours, en France tout au moins.

Mais cette expédition marque surtout un réel tournant dans l’attitude de Bonaparte. Débarquée huit mois plus tôt avec des principes républicains, l’armée fusille en masse des prisonniers. Les techniques pour tenter de garder le contrôle du pays, annoncent celles, profondément destructrices, de la campagne d’Algérie, où l’on retrouve de nombreux vétérans d’Égypte. Les fusillades de Jaffa apparaissent comme le premier massacre colonial français moderne, un avant-goût des massacres dans la conquête du Tchad, par les colonnes infernales de Voulet et Chanoine, qui juste un siècle plus tard, vivront jusqu’au bout leur rêve mortifère d’un royaume colonial, détaché de la métropole.

Dans la retraite, le général Kléber reçoit l’ordre de pratiquer la politique de la terre brûlée.

Quelques années plus tard, l’Empereur confie à Chaptal: « Il n’y a que Wellington et moi, en Europe, capables d’exécuter ces mesures. Mais il y a cette différence entre lui et moi, c’est que cette France, qu’on appelle une nation, me blâmerait, tandis que l’Angleterre l’approuvera. Je n’ai jamais été libre qu’en Égypte. Aussi m’y suis-je permis des mesures pareilles. »

Sources: Olivier Favier  (Quand la France s’inventait en Syrie.)

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Publié dans : IL Y A DEUX SIECLES. |le 11 novembre, 2007 |Commentaires fermés

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