Rapport du Général Doumerc à Napoléon sur la Bataille de Bolchoï-Stakhov.
1er Corps de Cavalerie.
3e Division de Cuirassiers.
Sire,
Depuis trente ans que je sers, aucun reproche dans ma conduite militaire ne m’a été fait. Votre Majesté Impériale me dit, hier, après la Revue (Napoléon était alors à Dresde) ce que devint ma Division après la bataille de la Beresyna. Ceci me prouve qu’on ne fit point un rapport exact à Votre Majesté sur ce qui arriva dans cette affaire et celles qui l’ont suivie. Permettez, Sire, que je le fasse connaître à Votre Majesté le plus succinctement possible.
Pour maintenir la position qu’occupait l’armée sur ce point, Son Ex. le Prince de la Moscwa me dit qu’il fallait faire une charge ; ma réponse fut que j’en saisirai l’à-propos. Je visitai le terrain qui était devant moi ; c’était un bois continuel qui présentait divers obstacles, entre autres une grande quantité de gros sapins coupés. Je portai ma Division sur le point le plus propice ; j’aperçus alors qu’une nouvelle attaque se préparait de la part de l’ennemi, ayant en tête un carré que j’estimais fort de 4 à 5 mille hommes.
Je n’hésitai pas un instant de tomber dessus, ayant eu l’attention de faire passer le 4e Régiment de Cuirassiers sur la gauche de la route pour charger les tirailleurs et fis marcher directement sur le carré le 7e Régiment, ayant en réserve le 14e. La valeur du 7e Régiment surmonta tous les obstacles et le carré fut défait et pris. Je poussai l’ennemi jusque hors du bois, où je rencontrai une douzaine d’Escadrons de Dragons Russes qui se disposaient à charger la tête de colonne du 7e Régiment qui, par le terrain qu’il venait de parcourir, était devenu très faible ; alors je me mis à la tête du 14e Régiment auquel je fis exécuter quatre charges successives sur la cavalerie ennemie, ce qui donna le temps au 7e Régiment de se rallier et empêchai, par ce mouvement que les prisonniers ne fussent délivrés. Je vins ensuite prendre ma position, étant suivi par une nuée de tirailleurs en arrivant près de notre infanterie. Le Général de Division Merle me dit qu’il était nécessaire de l’appuyer par ma Cavalerie ; je me disposai de mettre derrière chaque Régiment un Escadron pour la soutenir. La division resta dans cette position pendant quatre heures, c’est-à-dire sous le feu de la mousqueterie, faisant faire de temps à autre des charges sur les tirailleurs ennemis.
Sire, dans la matinée du 28 novembre, j’avais douze cents hommes dans les rangs ; par suite de la charge faite sur le carré et l’obligation de rester sous le feu de la mousqueterie. C’est-à-dire par suite des hommes et chevaux tués, des hommes et chevaux blessés ou sortis des rangs pour conduire les blessés, il ne restait que la valeur de cinq escadrons.
Je continuai à couvrir la retraite sous les ordres du Prince de la Moscwa. Arrivé à Pleszcenichouï j’étais suivi de très près par trois mille cosaques. Il se trouvait dans cette ville environ 36 à 40 mille hommes de la colonne de mon armée. L’ennemi me tourna sur ma droite ; je n’hésitai pas, malgré mon infériorité en nombre, de marcher sur lui et, par cinq à six charges successives faites par échelons, je parvins à sauver les 36 à 40 mille hommes qui étaient restés dans Pleszcenichouï. Cette affaire dont sans doute, il ne fut pas rendu compte à Votre Majesté, diminua beaucoup les cinq Escadrons qui m’étaient restés.
Je fis tous mes efforts pour rallier autant de monde que possible et j’eusse conservé encore quelques hommes en ligne et en ordre si j’eusse été secondé, mais le manque de force d’âme et de caractère fit qu’une grande quantité d’officiers, même d’officiers supérieurs suivirent le torrent et Messieurs les Colonels me déclarèrent à Smorgoni qu’ils n’avaient plus un seul homme à mettre en ligne. Ce fût de ce moment qu’il me fût impossible de rallier un seul peloton malgré tous mes efforts. Ce dont je rendis compte à son Ex. Monsieur le Maréchal Duc de Bellune.
Voilà, Sire, les causes pour firent que la division fut dissoute, ce qui peut être confirmé à Votre Majesté par son Excellence le Prince de la Moscwa. Je le répète, Sire, il a tenu à ma justification et à ma tranquillité de faire ce rapport à Votre Majesté. J’ose espérer qu’il détruira l’effet fâcheux de tout autre qui aurait laissé, dans l’esprit de Votre Majesté, une impression défavorable sur mon compte.
Sire, il a toujours répugné à mon caractère de parler de moi ; mais la circonstance m’impose le devoir de le faire connaître à Votre Majesté Impériale mon zèle et mon dévouement pour Son Service en lui disant que, malgré les affections qui m’appelaient en France, malgré une maladie grave que j’ai faite à Glogau, malgré une fièvre que j’ai eue pendant six semaines et dont il me reste quelques ressentiments, tout cela, Sire ne m’a point empêché de rester constamment à mon poste, de conduire et rallier le 3e Corps de Cavalerie dont j’ai eu le commandement jusqu’au 25 mars.
J’ai l’honneur d’être, avec le respect le plus profond,
Sire,
De Votre Majesté Impériale et Royale,
Le très humble, très soumis et fidèle sujet.
Scheunen, ce 14 mai 1813.
Le Général de Division, Baron de l’Empire Doumerc.
Source : La Bérézina une victoire militaire.
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