Relation du passage de la Bérézina.

 

26, 27, 28, 29 novembre 1812

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Antoine Chapelle

et

Jean-Baptiste Chapuis

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     La division du général russe Langeron, qui faisait partie de l’armée de Moldavie, commandée par l’amiral Tchichagoff, s’était emparée, le 21 novembre, du pont de Borisov et de cette ville, située sur la rive gauche de la Bérésina.

      Le 23, le deuxième corps, commandé par le maréchal Oudinot, duc de Reggio, attaqua et battit cette division russe, qui repassa sur la rive droite de la Bérésina, et coupa, en se retirant, le pont de Borisov.

      25 novembre – Le 25, M. le général comte Éblé, commandant les équipages de ponts de l’armée, et M. le général comte Chasseloup, commandant du génie, qui avaient été chargés de se concerter pour construire les ponts de la Bérésina, arrivèrent vers quatre à cinq heures du matin à Borisow.

      M. le général Éblé avait avec lui sept compagnies de pontonniers, fortes d’environ quatre cents hommes, en bon ordre, et ayant tous conservé leur fusils.

                    Le matériel consistait :
                    1° en six caissons renfermant des outils d’ouvriers en bois ou en fer, des clameaux, des clous, des haches, des pioches et du fer ;
                    2° deux forges de campagne
                    3° deux voitures chargées de charbon.

       Ce matériel, indispensable pour une opération de laquelle dépendait le salut de l’armée, avait été amené entièrement par les soins de M. le général Éblé, qui avait eu la précaution de faire prendre à Smolensk, à chaque pontonnier, un outil, 15 à 20 grands clous et quelques clameaux que tous déposèrent fidèlement au lieu choisi pour faire les préparatifs du passage.

       M. le général comte Chasseloup avait sous ses ordres plusieurs compagnies de sapeurs, et les restes du bataillon du Danube (ouvriers de la marine).

      On laissa deux compagnies de pontonniers et une ou deux compagnies de sapeurs à Borisow pou attendre de nouveaux ordres et faire, auprès du pont rompu et au-dessous, des démonstrations de passage.

       Le restant de la troupe partit vers midi, avec les caissons d’outils et de forges, pour se rendre au village de Wésélowo, où le passage avait été résolu.

       Ce village est situé à quatre lieues environ, au-dessus de Borisow. On y arriva entre 4 et 5 heures du soir.

       Le roi de Naples, le duc de Reggio, le général comte Éblé et le général comte Chasseloup s’étaient aussi rendus sur ce point.

       Il fut convenu que l’on construirait trois ponts de chevalets, dont deux seraient exécutés par l’artillerie et un par le génie.

       Le 2e corps occupant le village de Wésélowo, depuis deux jours, on avait construit, près de ce village, une vingtaine de chevalets avec des bois beaucoup trop faibles, de sorte que ces préparatifs, surs lesquels on avait compté, ne furent d’aucune utilité. Napoléon, qui n’avait pu être informé de ce contretemps, ordonna de jeter un pont à 10 heures du soir ; mais il y avait impossibilité absolue de mettre cet ordre à exécution.

        A 5 heures du soir, rien n’était donc encore commencé, et il n’y avait pas un moment à perdre.
      
        On se mit à l’ouvrage : on abattit des maisons ; on en rassembla les bois pour servir, les uns à la construction des chevalets, les autres pour tenir lieu de poutrelles et de madriers. On forgea des clous, des clameaux ou crampons ; enfin, on travailla sans relâche, et avec une grande activité, toute la nuit.

Relation du passage de la Bérézina. dans IL Y A DEUX SIECLES. chevalets-berezina-300x210

       Afin de suppléer aux bateaux ou nacelles, dont on manquait, on construisit trois petits radeaux ; mais les bois qu’on fut forcé d’y employer, faute d’autres, étaient de dimensions si faibles que chaque radeau ne pouvait porter au plus que dix hommes.

        26 novembre -Le 26, à 8 heures du matin, Napoléon donna l’ordre de jeter les ponts ; on en commença aussitôt deux, éloignés l’un de l’autre d’environ 100 toises (environ 200 mètres).

       En même temps, quelques cavaliers passèrent la rivière à la nage, ayant chacun un voltigeur en croupe, et l’on passa successivement 300 à 400 hommes d’infanterie sur les radeaux.

        On s’attendait à une forte résistance de la part de l’ennemi, dont les feux avaient été très nombreux, pendant la nuit. Cependant les russes ne firent aucune disposition sérieuse pour s’opposer à la construction des ponts. Il n’y eut qu’une vive fusillade qui dura pendant 3 ou 4 heures. Des cosaques se présentèrent en assez grand nombre ; mais ils furent contenus par nos tirailleurs à pied et à cheval, et par le feu de l’artillerie qui était en batterie sur la rive gauche.

      Le général Éblé n’avait pu vérifier dans la nuit la largeur de la rivière, qu’on lui avait assuré être de 40 toises. Il reconnut, au jour, et pendant qu’on travaillait à l’établissement des deux ponts que cette largeur était de plus 50 toises.

      Alors, M. le général Chasseloup, qui avait déjà déclaré le matin qu’il était dans l’impossibilité de faire construire un 3e pont par le génie, mit à la disposition du général Éblé les sapeurs, ainsi que les chevalets qu’ils avaient construits.

      Le nombre de chevalets ne suffisant pas encore pour les deux ponts, et pour remédier aux accidents, on en continua la construction pendant toute la journée.

      A une heure après-midi, le pont de droite fut achevé. Il était destiné à l’infanterie et à la cavalerie seulement, parce qu’on n’avait pu employer, pour le couvrir, que de mauvaises planches de quatre à cinq lignes d’épaisseur.

       Le 2e corps, commandé par M. le général Oudinot, duc de Reggio, passa le premier.

       Napoléon qui, depuis le matin, n’avait pas quitté les bords de la Bérésina, se plaça à l’entrée du pont pour voir défiler le 2e corps, dont tous les régiments étaient parfaitement en ordre et montraient beaucoup d’ardeur. En prenant des précautions, on parvint à faire passer, sur le pont, une pièce de 8 et un obusier, avec leurs caissons de cartouches.

      Le duc de Reggio marcha droit au camp de la division russe. Cette division, vivement attaquée, ne tint qu’un moment sa position formidable. L’ennemi, qui paraît avoir été, une partie de la journée, incertain de notre véritable passage à cause des mouvements de troupes et des démonstrations faites auprès du pont de Borisow et au-dessous, reprit l’offensive dans la soirée ; mais le 2e corps le battit, et, malgré tous les efforts que firent les Russes les deux jours suivants, nos troupes conservèrent la position qui couvrait entièrement le défilé des ponts.

       Le pont de gauche, spécialement destiné pour les voitures, et dont on avait été obligé de suspendre la construction pendant deux heures, afin de pousser avec plus de vigueur celle du pont de droite, fut terminée à 4 heures. Aussitôt l’artillerie du 2e corps défila sur ce pont. Elle fut suivie par celle de la Garde, par le grand parc, et successivement par l’artillerie des quatre corps et les diverses voitures de l’armée.

       Au lieu de madriers ou fortes planches dont on manquait entièrement, on avait employé, pour le tablier de ce pont, des rondins de 15 à 16 pieds de longueur sur 3 ou 4 pouces de diamètre.

       Les voitures, en passant sur ce tablier raboteux, faisaient éprouver au pont des secousses d’autant plus violentes que toutes les recommandations étaient le plus souvent, inutiles, pour empêcher beaucoup de conducteurs de  voitures de faire trotter leurs chevaux. Les chevalets s’enfonçant inégalement sur un sol vaseux, il en résultait des ondulations et des inclinaisons qui augmentaient les secousses et faisaient écarter les pieds des chevalets. Ces graves inconvénients, que l’on n’avait eu ni le temps ni les moyens de prévenir, causèrent les trois ruptures dont il va être question.

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       A 8 heures, trois chevalets du pont gauche s’écrasèrent. Ce funeste événement consterna le général Éblé, qui, sachant combien les pontonniers étaient fatigués, désespérait presque de réunir sur-le-champ le nombre d’hommes nécessaires pour travailler avec promptitude à des réparations aussi urgentes. L’ordre s’était heureusement maintenu. Les officiers étaient établis à des bivacs avec leurs compagnies. On ne demanda que la moitié de la troupe ; mais ce ne fut pas sans peine que l’on parvint à tirer d’auprès du feu, où ils s’étaient endormis, des hommes harassés de fatigues. Des menaces eussent été bien infructueuses : la voix de la Patrie et celle de l’honneur pouvaient seules se faire entendre à ces braves qui étaient, aussi, fortement stimulés par l’attachement et le respect qu’ils portaient au général Éblé.

       Après trois heures de travail le pont fut réparé et les voitures reprirent leur marche à 11 heures.
 
       27 novembre – Le 27 à 2 heures du matin, trois chevalets du même pont se rompirent dans l’endroit le plus profond de la rivière. La seconde moitié des pontonniers, que le général Éblé avait eu la sage précaution de laisser reposer, fut employée à réparer ce nouvel accident. On y travaillait avec ardeur, lorsque M. le général comte Lauriston arriva sur le pont. Montrant une impatience bien naturelle, il se plaignait cependant de la lenteur d’un travail qu’on ne pouvait cependant pousser avec plus d’activité, et peignait vivement les inquiétudes de Napoléon. Pendant qu’on était occupé à déblayer le bois, à l’endroit de la rupture, le général Éblé faisait construire, sous ses yeux, des chevalets dont il avait lui-même choisi le bois. M. le général Lauriston se fit conduire près de lui ; il y resta jusqu’à ce que les 3 chevalets dont on avait besoin fussent prêt, et tous les deux les précédèrent, faisant face à la foule qui devenait déjà très grande.

        Après 4 heures du travail le plus pénible, la communication fut rétablie à 6 heures du matin.

       A 4 heures du soir, le passage fut encore suspendu pendant deux heures au pont de gauche, par la rupture de deux chevalets. Ce troisième accident fut, heureusement, le dernier.

      Au pont de droite, sur lequel il ne passait que des hommes et des chevaux, les chevalets ne se rompirent pas ; mais on fut constamment occupé à réparer le tablier formé par un triple lit de vieilles planches ayant servi à la couverture des maisons du village, et qui, n’ayant pu être fixées solidement, se dérangeaient à chaque instant. Les pieds des chevaux les brisaient et passaient quelquefois à travers ; en sorte qu’on était obligé de les remplacer souvent.

      Pour diminuer les fatigues des ponts, on avait couvert leurs tabliers avec du chanvre et du foin, qu’il fallait renouveler fréquemment.

      Malgré ces fâcheux contretemps, le passage s’effectua avec assez de promptitude par les troupes qui avaient conservé de l’ordre et marchaient réunies.

      Jusqu’au 27 au soir, il n’y avait pas encore eu d’encombrement, parce que les hommes isolés ne s’étaient encore présentés qu’en petit nombre. Ils arrivèrent en foule pendant la nuit du 27 au 28, amenant avec eux une grande quantité de voitures et de chevaux. Leur marche tumultueuse et confuse causa un tel encombrement, que ce n’était qu’avec des peines infinies et après avoir courus de grands dangers, qu’on pouvait arriver jusqu’aux ponts.

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       Le général Éblé, ainsi que d’autres officiers, tentèrent vainement, à plusieurs reprises, de rétablir l’ordre. Ils ne pouvaient se faire écouter par des hommes qui, ayant depuis plus d’un mois, secoué le joug de toute discipline, étaient  dominés par l’égoïsme, et livrés, pour la plupart, à un profond abrutissement. Les voitures arrivant aux ponts sur 30 à 40 colonnes, il s’établissait, aux culées, des discussions et de rixes pendant lesquelles le passage était interrompu.

        28 novembre.- Le 28 au matin, lors des attaques combinées des armées russes sur les deux rives de la Bérésina, le désordre fut porté à son comble près des ponts, et continua pendant toute la journée. Chacun voulait passer le premier, et, personne ne voulant céder, le passage, interrompu pendant de longs intervalles, n’eut bientôt plus lieu qu’avec une extrême difficulté.

        Les hommes, les chevaux et les voitures de la queue des colonnes, sur lesquels tombèrent les boulets et les obus, dès le commencement de la bataille serrèrent sur la tête et vinrent former, près des ponts, une masse de 6 à 700 toises de front sur 150 à 200 toises de profondeur, de sorte que la plaine, entre les ponts et le village de Wésélowo, était couverte par une multitude d’hommes à pieds et à cheval, de chevaux et de voitures qui, tournées dans tous les sens, ne pouvaient faire aucun mouvement.

        Le 9e corps, qui soutenait la retraite, combattait depuis le matin, avec une valeur admirable, contre des forces bien supérieures aux siennes ; mais son front n’ayant pas assez d’étendue, l’ennemi parvint vers une heure après midi, à placer plusieurs batteries qui découvraient les ponts. Les boulets et les obus, tombant alors milieu d’une foule serrée d’hommes et de chevaux, y firent un ravage épouvantable. L’action de cette mase, se portant elle-même vers la rivière, produisit de grands malheurs. Des officiers, ses soldats, furent étouffés ou écrasés sous les pieds des hommes et des chevaux. Un grand nombre d’hommes, jetés dans la Bérésina, y périrent, d’autres se sauvèrent à la nage ou atteignirent les ponts, sur lesquels ils montèrent en se cramponnant aux chevalets. Une grande quantité de chevaux furent poussés dans la rivière et restèrent pris dans les glaces. Des conducteurs de voitures et de chevaux les ayant abandonnés, la confusion fut sans remède ; les chevaux, errant sans guide, se réunirent, et, en se serrant, formèrent une masse presque impénétrable.

        Le feu cessa, de part et d’autre, vers cinq heures, à l’entrée de la nuit ; mais le passage, retardé par une succession continuelle d’obstacles, ne s’effectuait plus qu’avec une lenteur désolante. Dans cette situation vraiment désespérante, le Général Éblé fit faire un grand effort pour débarrasser les avenues des ponts et faciliter la marche du 9e corps, qui devait se retirer pendant la nuit. 150 pontonniers furent employés à cette opération : il fallut faire une espèce de tranchée à travers un encombrement de cadavres d’hommes et de chevaux, et de voitures brisées et renversées ; on y procéda de manière suivante :

       Les voitures abandonnées qui se trouvaient dans le chemin que l’on pratiquait étaient conduites sur le pont par les pontonniers qui les culbutaient dans la rivière. Les chevaux qu’on ne pouvait contenir sur le nouveau chemin étaient chassés sur le pont avec la précaution de n’en faire passer qu’un petit nombre à la fois pour éviter les accidents. On pratiqua, à droite et à gauche de la grande tranchée, des ouvertures pour faciliter l’écoulement des hommes à pied et des voitures qui étaient encore attelées. Il ne fut pas possible de détourner les cadavres des chevaux, le nombre était trop grand, et les hommes et les voitures qui devaient nécessairement passer par-dessus avant d’arriver aux ponts, éprouvaient de grandes difficultés.

      L e 9e corps quitta sa position vers 9 heures du soir, après avoir laissé sur la rive gauche des postes et une arrière garde pour observer l’ennemi. Il défila sur les ponts en très bon ordre, emmenant avec lui toute son artillerie.

        29 novembre.- Le 29, à une heure du matin, tout le 9e corps, à l’exception d’une faible arrière garde, était passé sur la rive droite, et personne ne passait plus sur les ponts.

       Deux batteries de 6 pièces de canon, commandées chacune par un colonel, (MM. Chopin et Serruzier), passèrent également la rivière avec leurs caissons dans la nuit de 28  au 29.

       Cependant, il restait encore sur la rive gauche des officiers et autres militaires blessés ou malades, des employés, des femmes, des enfants, des officiers payeurs avec leurs fourgons, des vivandières, quelques soldats armés, mais fatigués, enfin une foule d’isolés avec leurs provisions et leurs chevaux.

        Tout ce monde, hormis les blessés et les malades, pouvait facilement, en abandonnant chevaux et voitures, passer les ponts pendant la nuit ; mais lorsque le feu de l’ennemi eut cessé, les bivouacs se formèrent avec la plus incroyable sécurité. Le général Eblé envoya plusieurs fois dire autour des bivouacs, que les ponts allaient être brulés. Officiers, employés, soldats, etc. étaient sourds aux plus pressantes sollicitations et attendaient sans inquiètude, près du feu ou dans les voitures, qu’il fit jour pour se disposer à partir.

         M. le Maréchal Victor, Duc de Bellune, qui resta pendant une grande partie de la nuit au bivouac du Général Eblé, fit lui même des efforts inutiles  pour mettre en mouvement une foule indifférente et obstinée.

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       A 5 heures du matin, le Général Eblé fit mettre le feu à plusieurs voitures, afin de décider au départ les hommes qui les entouraient ; cette mesure produisit quelque effet.
 
      Vers 6 heures et demi, le Maréchal Victor retira ses avant-postes et leur fit passer les ponts : ce mouvement réveilla les insouciants ; convaincus enfin qu’ils allaient tomber entre les mains de l’ennemi, ils se précipitèrent sur les ponts avec leurs voitures et leurs chevaux et y produisirent un nouvel et dernier encombrement.

       Le Général Eblé qui avait reçu l’ordre de détruire les ponts à 7 heures du matin, attendit le plus longtemps qu’il lui fut possible  pour commencer  une opération dont il avait assuré le succès, par les préparatifs auxquels il avait donné  tous ses soins pendant la nuit ; son coeur sensible combattit longtemps avant de prendre la résolution d’abandonner  à l’ennemi  un aussi grand nombre de Français. Ce ne fut donc qu’a huit heures et demi, lorsqu’il n’y avait plus un moment à perdre, qu’il ordonna de couper les ponts et d’y mettre le feu.

       La rive gauche de la Bérézina offrit alors le plus douloureux spectacle : hommes, femmes, enfants, poussaient des cris de désespoir. Plusieurs tentèrent de passer, en se précipitant à travers les flammes des ponts ou en se jetant à la nage dans la rivière qui charriait de gros glaçons. D’autres se hasardèrent sur la glace qui s’était arrêtée entre les deux ponts, et qui n’étant pas encore assez consolidée, céda sous leurs pieds et les engloutit.

       Enfin, vers 9 heures, les cosaques arrivèrent et firent prisonnière cette multitude, en grande partie victime de son aveuglement. 
               
       Le travail de la destruction des ponts dura une heure. Il fut entièrement achevé à 9 heures et demi ; alors le Général Eblé fit réunir la troupe et se retira sur la route de Zembin que suivait l’armée.

       L’artillerie russe ne commença que dans ce moment à faire feu, mais on fut bientôt à l’abri de ses coups. 

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      La timidité avec laquelle l’armée russe s’approcha des ponts, dans la matinée du 29, prouve combien elle avait été maltraitée, la veille, par le 9e corps. Ainsi qu’on l’a dit, le feu avait cessé de part et d’autre, le 28, à 5 heures du soir ; depuis cet instant jusqu’au lendemain à 9 heures et demie, lorsque les ponts eurent été détruits et que les pontonniers se retiraient, il ne s’est pas tiré un seul coup de canon ni un seul coup de fusil. Les Cosaques qui furent les premières reconnaissances hésitèrent longtemps avant de s’approcher, quoiqu’on ne fasse pas feu sur eux ; enhardis enfin, ils vinrent se mêler parmi des gens sans défense, qu’ils n’eurent aucune peine à faire prisonniers. Le nombre de ces derniers fut de 4000 à 5000 y compris les femmes et les enfants. On laissa sur la riva gauche de la Bérésina 3000 à 4000 chevaux de toutes tailles, et 6 à 700 voitures de diverses espèces, mais toute l’artillerie passa, hormis quelques caissons isolés ou brisés et trois ou quatre canons qui se trouvèrent embarrassés au loin dans les autres voitures.

       L’arrière-garde de l’armée avait pris position à une lieue environ de la Bérésina, pour couvrir un défilé de deux lieues de long, dans une forêt marécageuse traversée par une chaussée étroite sur laquelle il ne pouvait passer qu’une voiture de front.

       Ce défilé, dont les côtés étaient presque impraticables pour les gens à pied et à cheval, était terminé par trois grands ponts en bois de sapins établis à la suite l’un de l’autre, sur des ruisseaux et des marais qui n’étaient pas entièrement gelés. Ces ponts avaient, ensemble, plus de 300 toises de longueur. Les deux intervalles qui les séparaient, d’environ 100 toises chacun, étaient remplis par une chaussée construite en fascines et en terre.

       Le maréchal Ney, prince de La Moskowa, qui avait pris le commandement de l’arrière-garde, attendait à l’entrée de la forêt le général Éblé, à qui il donna l’ordre, de la part de Napoléon, de brûler ces trois ponts dont on vient de parler, en lui disant que leur parfaite destruction était de la plus haute importance.

       Le général Éblé, étant arrivé près des ponts, fit tout disposer pour leur embrasement. Les pontonniers furent employés, le restant de la journée (du 29), aux préparatifs de cette opération qui commença à 10 heures du soir, aussitôt après le passage des dernières troupes de l’arrière-garde. Quelques cosaques et quelques tirailleurs se présentèrent à la culée du premier pont ; mais ils furent éloignés par la fusillade d’un bataillon d’arrière-garde.

       30 novembre.- Les pontonniers se retirèrent, le 30, à 4 heures du matin, après avoir détruits les trois ponts de manière à ne pouvoir être réparés par les Russes.

      On conçoit que si le général russe, dont la division avait occupé Zembin pendant les 3 ou 4 jours qui ont précédé notre passage de la Bérésina, eût fait détruire les trois ponts en question, l’armée française se fut trouvée dans un nouvel embarras bien pire que le premier.

      Observations.- La largeur de la Bérézina sur le point de Wésélowo, où s’est effectué le passage est de 54 toises. Sa plus grande  profondeur était de 6 à 7  pieds. Elle chariait des glaces.

      Cette rivière est peu rapide. Son fond est vaseux et inégal. A l’endroit du passage, la rive droite est très marécageuse, mais le froid avait durci le terrain ; autrement les voitures n’auraient pu être conduites à 100 pas des bords de la rivière.

      Les bois que l’on employa pour la construction des ponts provenaient, ainsi qu’on l’a fait observer, des maisons qui furent démolies dans le village de Wésélowo, pendant la nuit du 25 au 26 novembre.

       La hauteur des chevalets était de 3   jusqu’à 8 et 9 pieds, et la longueur des chapeaux de 14 pieds.

       Il y avait 23 chevalets à chacun des deux ponts et par conséquent 24 travées.
 
       La longueur d’une travée, c’est-à-dire la distance d’un chapeau de chevalet à l’autre était de 13 à 14 pieds.

       Les bois qui servirent en guise de poutrelles pour former les travées, avaient de 16 à 17 pieds de longueur, et 5 à 6 pouces de diamètre. On n’avait pas eu le temps de les équarrir, non plus que ceux des chapeaux et des pieds de chevalets.

       On a fait remarquer qu’on avait fait usage, pour le tablier du pont de gauche, de rondins de 15 à 16 pieds de longueur, sur 3 à 4 pouces de diamètre, et que celui du pont de droite était composé d’un triple lit de vieilles planches ayant servi à la couverture des maisons du village. Ces planches avaient 7 à 8 pieds de longueur, 5 à 6 pouces de largeur et 4 à 5 lignes d’épaisseur ; on en mit deux longueurs qui se croisaient sur le milieu du pont.

       Les détails dans lesquels on est entré donnent une idée des difficultés qu’on eut à surmonter pour, dans une seule nuit, et avec une troupe fatiguée par de longues marches de jour et de nuit, et privée de subsistances, abattre des maisons, en rassembler et choisir les bois, construire les chevalets, puis, avec la même troupe, jeter les ponts, ensuite les entretenir et les réparer pendant trois jours et trois nuits.

       Les pontonniers et les sapeurs ont travaillé à la construction des ponts avec un zèle et un courage au-dessus de tout éloge.

       Les pontonniers ont, seuls, travaillé dans l’eau ; malgré les glaces que charriait la rivière, ils y entraient souvent jusqu’aux aisselles, pour placer les chevalets, qu’ils contenaient, de cette manière, jusqu’au moment où les bois qui servaient de poutrelles étaient fixés sur les chapeaux.
       Animés et soutenus par la présence et l’exemple du général Éblé, les pontonniers ont montré une persévérance et un dévouement sans bornes dans les pénibles réparations des ponts, dont ils furent seuls chargés. Sur plus de 100 qui se sont mis à l’eau, soit pour construire, soit pour réparer les ponts, on n’en a conservé qu’un très petit nombre ; les autres sont restés sur les bords de la Bérésina, ou ne suivaient plus, deux jours après le départ, et on ne les a plus revus.

        Tant de peines, de fatigues, d’inquiétudes et de malheurs eussent été évités, si on avait eu les moyens de jeter un pont de bateaux. Ces moyens, on les possédait quelques jours avant d’arriver à la Bérésina… Et on les a détruits.

        En effet, il y avait à Orcha un équipage de ponts de soixante bateaux munis de tous ses agrès ; on y mit le feu le 20 novembre, six jours seulement avant d’arriver à la Bérésina.

        Il ne fallait que quinze de ces bateaux pour construire, en une heure, un pont à côté duquel on aurait pu en établir un autre en chevalets, pour rendre le passage plus prompt.

       Cet équipage de 15 bateaux eût été rendu très mobile en l’allégeant de moitié, c’est-à-dire en mettant deux voitures par bateau, savoir : une pour le bateau et une pour les poutrelles et les madriers.

       Ces 30 voitures eussent été lestement transportées avec moins de 300 chevaux qu’on eût trouvés facilement en laissant ou en brûlant, à Orcha, quelques unes de ces innombrables voitures qu’il fallut bien abandonner, peu de jours après.

        Si la proposition, qu’avait faite le général Éblé, d’emmener d’Orcha une portion de l’équipage du pont, eût été acceptée, le passage de la Bérésina aurait été, sous le rapport de la construction des ponts, une opération ordinaire dont le succès n’eût pas été un moment douteux ; et des malheurs qu’on ne saurait trop déplorer, mais qui auraient pu être bien plus grands , ne seraient pas arrivés. 

       On a dit qu’il n’était resté sur la rive gauche de la Bérézina que 3 ou 4 pièces de canon qui auront été embarrassées dans les autres voitures. Cette assertion dément ce que des ouvrages sur la campagne de 1812 en Russie rapportent d’une nombreuse artillerie  abandonnée à la Bérézina. Il est aisé de prouver que nous n’avons rien avancé que de vrai. En effet, il est incontestable que toute l’artillerie de la Garde ainsi que celle des 2e et 9e corps et le grand parc composé de près de 300 voitures dont 40 à 50 pièces de canon ont passé la rivière, qu’il en a été de même du peu qui restait aux autres corps, enfin 12 pièces avec leurs caissons appartenant à ces derniers corps ont encore passées dans la nuit du 28 au 29. 

       Au surplus les auteurs qui ont écrit l’histoire de la campagne de 1812 en Russie ont tous donné, sur le passage de la Bérézina, des détails inexacts et incomplets.

       Les erreurs de dates qu’ils ont commises et leur silence à l’égard du Général Eblé prouvent assez qu’ils ne se sont pas arrêtés auprès des ponts, où ils n’avaient d’ailleurs rien à faire. Ils n’ont donc pu voir qu’une faible partie des événements qui se sont succédés sur les bords de la Bérézina depuis le 25 novembre à 5 heures du soir jusqu’au 29 à 9 heures et demie du matin.

       N’ayant pas vu les choses en passant, et la nature de nos fonctions nous ayant fixés auprès de feu, M. le Général Eblé, nous avons pensé qu’il était de notre devoir de suppléer, autant que cela dépendait de nous, à la relation de cet officier général eût faite d’une opération qu’il a dirigé seul depuis le commencement jusqu’à la fin du passage, et dont le succès, en ce qui concerne la construction et la conservation des ponts pendant tout le temps qu’ils ont été necessaires, est dû à son active prévoyance, à son sang-froid et à son esprit d’ordre qui le distinguait éminemment. 

       M. le général comte Chasseloup a rendu, à cet égard, toute justice due à M. le général Éblé, au chef de l’état-major, le colonel Chapelle duquel il dit, au moment où on commençait à construire les ponts : « Je reconnais que c’est l’artillerie qui doit être chargées des ponts, à la guerre, parce qu’elle a, par son personnel, ses chevaux et son matériel, de si grandes ressources, qu’il lui en reste encore quand celles des autres services sont épuisées. Le génie et le bataillon du Danube (ouvriers militaires de la marine), sont entrés en campagne avec un parc considérable d’outils de toute espèce ; et cependant nous sommes arrivés ici sans une seule forge, sans un clou, dans un marteau. Si l’opération réussit, ce sera au général Éblé qu’on en aura l’obligation, puisque lui seul avait les moyens de l’entreprendre. Je le lui ai déjà dit et je vous le dis aussi, afin que vous le lui répétiez, quoiqu’il arrive. »

 

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        M. le Général Eblé mettait la construction des ponts de la Bérézina au premier rang des nombreux services qu’il avait rendus dans le cours de sa longue et glorieuse carrière militaire. Pendant et après le passage, il nous a fait plusieurs fois cette déclaration qui est d’un grand poids de la part d’un général dont la modestie égalait les lumières. 

         Le Général comte de Lariboisière étant tombé dangereusement malade, le Général Eblé qui était aussi très souffrant, le remplaça le 9 décembre à Vilna dans le commandement de l’artillerie de l’armée ; faisant, comme à son ordinaire, abnégation de lui-même, il remplit les fonstions importantes dont on le chargeait dans un moment bien critique avec l’ardeur et l’activité qui ne l’avaient jamais abandonné. 

        Succombant à tant de fatigues, il mourrut à Koenigsberg, le 30 décembre, peu de jours après M. le Général Lariboisière.

        Les grands talents, les vertus et l’austère probité de feu le Général comte Eblé sont connus de l’armée de la France ; son nom est révéré à l’étranger.

       Il commanda l’artillerie de plusieurs grandes armées, notamment de celles du Nord, du Rhin, du Danube et du Portugal.

       Il a été Ministre de la Guerre en Westphalie et Gouverneur à Magdebourg où sa mémoire sera toujours chérie et respectée.

       Le Général Eblé avait été nommé premier Inspecteur général de l’artillerie après le décès du Général Lariboisière. Il n’a pas connu cette nomination qui avait cependant eu lieu avant sa mort.

       Indépendamment des deux rédacteurs de la présente relation, les officiers d’artillerie employés à l’état-major de feu M. le Maréchal comte Eblé ou commandant les compagnies de pontonniers étaient :

        MM.Zabern et Delarue, chefs de bataillon ; Joffre et Boulanger, aides de camp du Général ; Preuthin et Drieu, capitaines-adjoints ; Braun, Busch et Baillot, capitaines commandant au premier 1er bataillon de pontonniers ; Gauthier, Dorimon, Pichon et Andrieux, capitaines au 2e bataillon de pontonniers.

 

            Le Colonel d’artillerie ayant été chef                                                       Le chef de bataillon d’artillerie ayant

            d’état-major de feu M. le Gal. comte Eblé                                              commandé le 2e équipage de ponts et le

             pendant la campagne de 1812 en Russie                                             2e bataillon de pontonniers pendant la 

                                                                                                                              campagne de 1812 en Russie

                      Baron A. CHAPELLE.                                                               Chevalier       J.B.   Chapuis.

 

 

Publié dans : IL Y A DEUX SIECLES. |le 20 août, 2007 |3 Commentaires »

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3 Commentaires

  1. le 16 décembre, 2016 à 4:38 Merle du bourg écrit:

    J adhère a l association Bonaparte a valence dont le président Jean Claude banc est un érudit passionné par Napoléon d autre part j ai un cousin le capitaine Charles parent de Chopin qui a eu des rapports intimes avec l impératrice Joséphine pendant la campagne d Italie……

  2. le 16 décembre, 2016 à 4:31 Merle du bourg écrit:

    Son fils hyppolite capitaine Chopin a participé a la conquête de l Algérie conte les ottomans

  3. le 16 décembre, 2016 à 4:29 Merle du bourg écrit:

    Le colonel Chopin au passage de la bérézina a dit les bagages de l empereur seront ses canons ce colonel était mon arrière arrière 5 generations grand père cote mère née chopin

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